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Privatiser la recherche pour mutualiser l'innovation ?


Politiques publiques | Innovation

Faut-il privatiser la recherche pour mutualiser l’innovation ? Pourquoi cette question qui met en lumière la persistance de stéréotypes associés à la recherche académique française ? Celle-ci, principalement exercée à l’université et au CNRS, fonctionnant sur crédits récurrents administrés hiérarchiquement, serait moins en prise avec la société, trop éloignée du monde socio-économique et ne déboucherait pas assez vers l’innovation. Qu’en est-il réellement ?

L’innovation, la troisième mission des universités

Depuis plusieurs décennies déjà, une troisième mission orientée vers l’innovation s’est ajoutée aux deux missions traditionnelles des Universités que sont l’enseignement et la recherche. Et les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de la renforcer par différentes réformes : pôles de compétitivité en 2005, Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (dite loi LRU ou loi Pécresse) en 2007, soutien des partenariats publics et privés à travers le crédit d’impôts recherche et les instituts Carnot, lancement du Grand emprunt de 2010 qui a débouché sur les Programmes d’Investissement d’Avenir successifs, Loi de programmation de la Recherche de 2020…

Ces réformes ont favorisé un rapprochement avec la recherche privée, notamment dans les modes de fonctionnement, du fait de la généralisation du financement sur appel à projet qui inscrit les équipes de recherche dans des logiques professionnelles compétitives. Mais, on est encore loin d’une privatisation de la recherche académique dans les moyens. Les ressources contractuelles des universités et des organismes financées par les entreprises représentent en effet seulement 5% du financement total.

La recherche, une activité déjà largement privée

Rappelons qu’en France les 2/3 des dépenses de Recherche et Développement (R&D) sont déjà réalisées par les entreprises. La dépense intérieure de recherche et développement (DIRD) française s’est élevée en 2022 à 57,4 Md€ (soit 2,18 % du produit intérieur brut (PIB). L’effort de R&D est surtout le fait des entreprises qui en exécutent près des deux-tiers (66 %) pour un montant de 37,8 Md€. En 2021, 61 % des chercheurs sont en entreprise (contre 39% dans les universités et les organismes de recherche). Mais 9 % des travaux de R&D des entreprises sont financés par des ressources publiques et la créance du crédit d’impôt recherche (CIR).

Le financement public de la recherche, un besoin pour la société et les entreprises

L’innovation a, en réalité, toujours besoin d’un financement public de la recherche et ce, pour au moins trois raisons.

  1. La recherche fondamentale, apanage des universités et des organismes, est une activité clé pour répondre aux enjeux sociétaux actuels. Le sociologue Michel Callon a bien montré l’importance de la science comme bien public qui permet de penser et d’agir pour le long terme et l’intérêt général.
  2. Le financement public de cette recherche reste essentiel car il permet de supporter le risque que les entreprises privées ne peuvent supporter du fait de leurs contraintes économiques.
  3. Le soutien à la recherche publique a un effet positif sur le niveau et la qualité de la R&D des entreprises. Celles qui capitalisent le plus sur la recherche publique sont aussi celles qui investissent davantage dans leur R&D.

La coopération public/privé, enjeu pour l’innovation

Or, la France fait face à deux types de difficultés : 1/ elle n’investit pas assez dans la recherche (2% du PIB, à peine dans la moyenne européenne) ; 2/ et, malgré les différents dispositifs créés pour stimuler la collaboration, les coopérations entre recherche publique et privée restent timides. Cela tiendrait notamment au fossé culturel persistant entre ces deux mondes. L’enjeu est donc de renforcer voire de créer des ponts entre eux, en soutenant les mobilités des chercheurs, en améliorant le pilotage de la valorisation de la recherche dans les universités et plus largement en créant les conditions d’une collaboration qui assure un enrichissement mutuel au bénéfice de la société. Cela veut dire identifier des dispositifs qui d’une part, garantissent l’indépendance académique et soutiennent la production et la diffusion de connaissances originales et d’autre part, la protection des droits de propriété intellectuelle et industrielle. Mais, pour rapprocher la recherche académique et le monde de l’entreprise, il est aussi crucial de renforcer au sein des entreprises une fonction innovation qui facilite la collaboration avec le secteur académique, en développant des compétences adaptées.