Suis-je, moi, le gardien de mon frère ?
Politique & Société
Texte pour la session 3, intitulée « Comprendre pour briser les cycles de violence »
Dans la Genèse, ce récit fondateur des trois grands monothéismes, la première violence de l’humanité n’est ni une guerre entre civilisations, ni une lutte pour le pouvoir ou l’accaparement des ressources. C’est un frère qui tue son frère. Caïn tue Abel.
Et Dieu demande ensuite cette question terrible : « Où est ton frère ? »
Toute réflexion sur la violence commence peut-être ici : dans notre incapacité à faire fraternité. Comme si le problème fondamental des sociétés humaines était moins la haine de l’ennemi que la difficulté à supporter l’existence de l’autre.
Abel devient insupportable à Caïn parce qu’il lui renvoie sa frustration et sa jalousie. La violence surgit souvent dans cette expérience intime du manque et de la rivalité. Freud le comprendra lorsqu’il décrira la tension entre Éros et Thanatos : les forces qui relient et celles qui détruisent. La civilisation ne fait jamais disparaître totalement la violence ; elle tente de la contenir, de la déplacer, parfois de la masquer.
Et il faut peut-être accepter une idée inconfortable : les hommes ne font pas seulement la guerre parce qu’ils y sont contraints socialement ou poussés économiquement. Ils la font aussi parce qu’elle procure jouissance, puissance et identité collective. La violence ne détruit pas seulement ; elle donne aussi du sens.
Les sociétés modernes ont pourtant cru pouvoir neutraliser ces pulsions de destruction par l’économie. Keynes écrivait qu’il valait mieux que les passions humaines se déploient dans la recherche du profit plutôt que dans la conquête militaire : mieux vaut la Bourse que le champ de bataille.
Mais de quelle paix parle-t-on lorsque tant de vies sont organisées autour de la compétition, de la peur du déclassement et de l’insuffisance ? Lorsque les relations humaines elles-mêmes sont organisées par la concurrence ?
La violence n’a pas disparu. Elle a changé de forme. Elle devient sociale lorsqu’on accepte l’abandon de certains territoires ; symbolique lorsqu’on réduit les individus à leur utilité économique ; existentielle lorsqu’une société produit épuisement et isolement.
Certaines violences ne sont visibles que pour ceux qui les subissent. Elles se logent dans les regards, dans les institutions, dans inégalités devenues normales. Felwine Sarr invite précisément à sortir d’une civilisation fondée sur l’accumulation et la prédation pour reconstruire des formes de réciprocité et d’hospitalité.
Peut-être est-ce ce que certaines traditions africaines ont cherché à préserver à travers la teranga sénégalaise, où accueillir l’autre est une manière d’habiter le monde, ou l’ubuntu sud-africain, qui rappelle que l’individu n’existe jamais seul. Ces imaginaires ne reposent pas sur la figure d’un individu rationnel et autonome, mais sur la conscience d’une vulnérabilité partagée.
Car la fraternité ne se décrète pas. Elle suppose des institutions justes, mais aussi une disposition à la rencontre. Anne Dufourmantelle rappelait que l’hospitalité implique toujours un risque : accueillir l’autre, c’est accepter d’être déplacé par sa présence.
À l’inverse, les sociétés obsédées par le contrôle de la propriété et la fermeture finissent souvent par produire exactement ce qu’elles prétendent combattre : davantage de peur, de solitude et donc de violence.
Briser ces cycles suppose alors autre chose qu’une simple gestion des conflits. Hannah Arendt parlait du « droit d’avoir des droits » : l’idée qu’aucun être humain ne devrait être privé d’existence politique en raison de sa nationalité. Amartya Sen rappelait qu’une société juste ne se réduit pas à la croissance économique, mais à la possibilité de vivre dignement. Simone Weil rappelait enfin que l’enracinement, la reconnaissance et l’attention sont des besoins fondamentaux de l’âme humaine.
La question adressée à Caïn traverse encore nos démocraties fatiguées : « Où est ton frère ? »
Et le drame est peut-être moins que Caïn ait tué Abel, que cette réponse devenue si familière :
« Suis-je le gardien de mon frère ? »



