Ouverture résiliente : la stratégie de sécurité économique de l’Europe
Géopolitique & relations internationales
Kiel Institute for the World Economy
L’ouverture et la vulnérabilité vont désormais de pair : la même intégration mondiale qui réduit les coûts et diffuse l’innovation transmet aussi les chocs avec une rapidité remarquable. Selon le Kiel Institute for the World Economy, l’Europe ne doit pas répondre par l’autarcie, mais par une ouverture résiliente, capable d’identifier les dépendances critiques sans abandonner les marchés qui fondent sa prospérité. Une réflexion présentée aux Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence
L’ouverture comme source de résilience, et non de faiblesse
L’Europe a appris que l’ouverture et la vulnérabilité peuvent coexister. La même intégration mondiale qui réduit les coûts, diffuse les technologies et soutient la productivité transmet aussi les chocs avec une grande rapidité. Une pandémie peut fermer des usines sur un continent et arrêter des chaînes de production sur un autre. Une guerre peut transformer une dépendance énergétique en urgence macroéconomique. La sécurité économique est ainsi passée de la marge au centre des débats politiques. Mais si ce concept devient un argument général en faveur du protectionnisme ou d’une politique industrielle dictée par des intérêts politiques, l’Europe risque d’affaiblir la base économique qu’elle cherche à protéger.
L’Europe ne doit pas viser l’autarcie, mais une ouverture capable de résister aux perturbations. Le commerce crée des expositions, mais aussi de la résilience lorsque les entreprises peuvent substituer fournisseurs, lieux de production et intrants. La question politique pertinente est de savoir où la concentration crée un risque inacceptable, où les marchés peuvent se diversifier seuls, et où l’action publique est nécessaire parce que les incitations privées ne reflètent pas pleinement les coûts systémiques. Le risque dépend de la concentration, de la substituabilité, de la pertinence stratégique et de la probabilité qu’une chaîne d’approvisionnement soit perturbée ou utilisée comme arme.
L’énergie en est l’exemple le plus clair. La dépendance de l’Europe au gaz russe avant 2022 n’était pas simplement un problème commercial. C’était un problème de dépendance concentrée à un fournisseur capable de transformer cette dépendance en levier politique. Le réajustement hors du gaz russe par gazoduc a été coûteux, mais il a aussi montré que les économies peuvent s’adapter plus vite que prévu lorsque les signaux de prix, les infrastructures, les politiques et les décisions privées vont dans la même direction. Dans le même temps, le basculement vers le gaz naturel liquéfié a créé de nouvelles vulnérabilités liées aux marchés mondiaux du GNL et aux goulets d’étranglement maritimes. La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran en mars 2026 a rendu cette exposition visible : les prix du gaz en Europe ont également fortement augmenté, même si l’Europe est physiquement éloignée de ce point de passage stratégique.
Identifier les dépendances critiques sans céder au protectionnisme
Une logique similaire s’applique aux chaînes de valeur mondiales. Les appels au rapatriement des productions sont souvent politiquement attractifs mais économiquement trompeurs. La production moderne est intensive en connaissances et en intrants. Aucun pays ne peut produire efficacement tous les composants, machines, produits chimiques, services de données ou intrants spécialisés à un niveau de qualité et d’échelle compétitif. Forcer le retour de la production peut augmenter les coûts, réduire la compétitivité et ralentir l’innovation. Une meilleure approche consiste à identifier les points de tension dans les chaînes d’approvisionnement ouvertes. Les gouvernements doivent repérer les nœuds critiques à partir de données : forte concentration des importations, faible substituabilité à court terme, importance stratégique et effets systémiques en cas d’interruption.
L’instrument approprié varie selon les cas. Parfois, il s’agit de constituer des stocks stratégiques. Parfois, de procéder à des achats conjoints, du recyclage, des normes communes, des investissements dans des technologies de substitution ou des accords commerciaux avec des partenaires fiables. Parfois, la meilleure réponse est simplement une meilleure information, car les entreprises ne peuvent pas gérer les risques qu’elles ne voient pas. L’Europe devrait privilégier des instruments renforçant la résilience plutôt que des mesures protectionnistes. La diversification, les stocks, les infrastructures, l’innovation et le déploiement rapide de technologies bas carbone peuvent renforcer la sécurité sans fermer les marchés.
De l’interdépendance instrumentalisée à un cadre intégré de sécurité économique
L’interdépendance peut être instrumentalisée. Les sanctions, contrôles à l’exportation et filtrages des investissements sont désormais des instruments normaux de la politique de puissance, et l’Europe en a besoin. La guerre de la Russie contre l’Ukraine a montré que les instruments économiques peuvent être essentiels lorsque les réponses militaires sont indisponibles ou non souhaitées. Mais ces outils doivent être ciblés et crédibles. Leur surutilisation peut réduire leur efficacité, encourager les contournements et accélérer la fragmentation. Leur sous-utilisation peut exposer l’Europe à la coercition. La tâche difficile consiste à distinguer la réduction des risques de la formation de blocs. La majorité des échanges avec la majorité des pays ne constitue pas une menace pour la sécurité.
Les chocs de sécurité deviennent rapidement macroéconomiques. Une perturbation énergétique entraîne de l’inflation et affaiblit la croissance. Une pénurie d’intrants critiques réduit la production dans les industries en aval. Un paquet de sanctions modifie les flux commerciaux, les prix et le comportement des entreprises. Les décideurs doivent donc évaluer les mesures non seulement selon leur cible directe, mais aussi selon leurs effets sur l’ensemble de l’économie. La politique commerciale, industrielle, énergétique, de concurrence et macroéconomique est encore trop souvent traitée de manière séparée. L’Europe a besoin d’un cadre plus intégré : une définition étroite des dépendances critiques, de meilleures données et outils de suivi, des interventions ciblées lorsque nécessaire, et une évaluation systématique des coûts et bénéfices.
La force de l’Europe réside dans son ouverture, son cadre fondé sur des règles et ses capacités technologiques. Sa prospérité dépend fortement des exportations, des intrants importés et de la demande mondiale. Une stratégie qui augmente les coûts des intrants au nom de la sécurité peut rapidement devenir contre-productive. Un agenda de sécurité trop large réduirait également les opportunités de développement pour les partenaires et rendrait le système mondial moins stable. L’Europe doit réduire les dépendances excessives dans les secteurs critiques et se défendre contre la coercition. Mais elle doit maintenir le système multilatéral là où c’est possible. Des règles prévisibles renforcent aussi la sécurité.
L’Europe ne pourra pas anticiper tous les chocs. La prochaine crise pourrait passer par les marchés de l’énergie, une route maritime, une cyberattaque, un embargo technologique ou un conflit militaire. Mais elle peut réduire la probabilité qu’un choc devienne un recul économique durable. Cela exige de la préparation avant la crise, de la coordination pendant celle-ci et de la lucidité sur les arbitrages à tout moment. La sécurité économique ne repose pas sur des slogans. Elle doit protéger les fondements économiques de l’Europe, et non les remplacer par une version coûteuse de l’autosuffisance.



