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Traverser ensemble : un sens commun pour un monde sans repères


Géopolitique & relations internationales

Le thème des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence de cette année a le mérite de ne pas simplifier la réalité : naviguer dans un monde sans repères. Non pas un monde en crise ce qui supposerait encore que cette crise ait des contours identifiables mais un monde qui a perdu les instruments qui lui permettaient de savoir où il se trouvait. Les organisateurs le disent clairement : aucune réponse ne pourra émerger si chacun agit seul. La véritable question est donc la suivante : comment une société peut-elle retrouver de nouvelles boussoles lorsque les anciennes ne montrent plus aucune direction fiable ? Et surtout, comment y parvenir ensemble ?

Article de l’Institute of Policy Studies


Il existe une vieille formule pour avancer sans carte. Durant la période des réformes en Chine, on parlait de « traverser la rivière en tâtant les pierres ». L’expression est plus ancienne que les dirigeants auxquels on l’attribue souvent ; elle décrivait déjà la situation de ceux qui n’avaient ni plan préétabli ni autre choix que de tester le terrain sous leurs pieds, un pas hésitant après l’autre.Cette image met en scène un individu seul face à la rivière. Elle suppose que l’incertitude est un problème que chacun doit résoudre isolément, avec prudence, lentement, contre un courant qui, lui, demeure indifférent à toutes les précautions.

J’aimerais proposer un complément à cette image, et préciser ce que ce complément change réellement.Non pas comme un simple geste de solidarité, mais parce que la rivière n’est plus la même lorsque plusieurs personnes y entrent ensemble. Le 29 juillet 2017, une crue éclair a frappé le sentier des Narrows, dans le parc national de Zion (Utah, États-Unis), alors qu’un groupe familial se trouvait à plusieurs kilomètres du point de départ. En quelques minutes, l’eau est passée de la hauteur des chevilles à celle de la taille. Instinctivement, ils se sont liés par les bras : les plus robustes se sont placés en amont pour casser la force du courant ; les plus jeunes — certains n’avaient qu’un an — ont été protégés au centre de la chaîne ; des inconnus présents sur place se sont joints spontanément au groupe. Tous sont sortis indemnes. Cet instinct correspond exactement à ce qu’enseignent les guides spécialisés dans les traversées en eaux vives : celui qui affronte le courant ouvre la marche ; les plus vulnérables occupent la position la plus protégée ; une seule personne coordonne les mouvements ; plusieurs appuis explorant simultanément le fond de la rivière permettent de repérer plus rapidement les zones instables qu’un explorateur isolé ne pourrait le faire. Un faux pas qui ferait tomber une personne seule est immédiatement rattrapé par le groupe. Toute la logique pratique tient dans cette idée. Mais elle ne fonctionne qu’à une condition : que tous s’accordent sur la manière de traverser, plutôt que d’espérer que le courant sera clément.

Cette solidarité a cependant un prix. Le même bras qui empêche une chute peut aussi transmettre le déséquilibre. Plus la chaîne s’allonge, plus on échange une multitude de risques individuels contre un risque collectif plus important : soit la chaîne tient, soit elle cède ; et lorsqu’elle cède, elle entraîne rarement un seul de ses membres. Le traité fondateur de l’OTAN repose sur une logique comparable, exprimée dans un autre langage : une attaque contre un État membre est considérée comme une attaque contre tous. L’Alliance se définit elle-même comme fondée sur un « esprit de solidarité ». Ce principe n’a été invoqué qu’une seule fois, après les attentats du 11 septembre 2001, et même alors, plusieurs États membres ont hésité avant d’agir. À l’inverse, il n’a jamais été étendu à des pays non membres confrontés à des menaces comparables aux frontières mêmes de l’OTAN. L’engagement ne vaut que pour ceux qui ont accepté de rejoindre la chaîne avant que les eaux ne montent, non pour ceux qui se trouvent simplement à proximité lorsque le danger survient. Toutes les formes durables de solidarité que l’histoire nous offre qu’il s’agisse de défense collective, de dette souveraine mutualisée ou de mécanismes communs de financement reposent sur la même exigence : non pas nier que le risque est partagé, mais définir précisément ce qui est partagé, et fixer cette limite avant la crise plutôt qu’après. Appeler à la solidarité sans répondre à cette question, ce n’est pas demander un engagement collectif ; c’est demander un chèque en blanc. Et chacun sait faire la différence.

Il est d’ailleurs une autre idée qui mérite réflexion, parce qu’elle contredit l’intuition la plus répandue. On imagine généralement qu’un groupe doit d’abord se faire confiance, déjà se percevoir comme un « nous », avant d’oser entreprendre une telle traversée. En réalité, c’est souvent l’inverse qui se produit, surtout lorsque les liens préexistants sont faibles ou se sont distendus. La confiance, les réflexes communs, la volonté de se porter garant d’une personne que l’on connaît à peine naissent bien souvent après la traversée, parce que l’on a déjà affronté ensemble une épreuve difficile, et non parce que l’on attendait de se sentir suffisamment en sécurité pour la tenter. Des inconnus, réunis sur une rive inondée, se sont liés par les bras avec des personnes qu’ils n’avaient jamais rencontrées une heure auparavant. La chaîne a tenu, et quelque chose avait changé entre eux lorsqu’ils sont sortis de la rivière.
Le sens commun que cette conférence nous invite à reconstruire collectivement n’est donc pas une condition préalable à l’action face à l’incertitude. C’est, au contraire, ce que l’action collective produit lorsqu’elle produit quelque chose.

Ce qui demeure après la traversée possède une valeur propre, indépendamment du succès immédiat.
Même lorsqu’une tentative échoue parce que le courant était plus fort que prévu, parce que les mains se sont séparées avant d’atteindre l’autre rive quelque chose subsiste malgré tout : le précédent d’avoir essayé ensemble ; un langage commun pour la tentative suivante ; un « nous » qui n’existait pas encore entre ceux qui se tenaient sur la rive quelques heures plus tôt. C’est sans doute la seule promesse crédible que l’on puisse faire dans un monde qui a véritablement perdu ses repères. Non pas celle d’un succès garanti, mais celle-ci : traverser ensemble, chercher collectivement la prochaine pierre plutôt que chacun de son côté, est la manière dont se construit réellement une boussole commune.

Voilà, au fond, toute la raison d’être d’un rassemblement comme celui-ci.
Trois jours. Un parc. Plusieurs centaines de personnes qui ne sont pas nécessairement d’accord, mais qui choisissent malgré tout de se retrouver, de s’accorder du temps, de l’écoute et un espace de parole. Des idées sont avancées, contestées, parfois mal défendues puis reformulées ; des controverses émergent et échappent rapidement au contrôle de ceux qui les ont lancées.
La rivière n’a jamais été une rivière au sens propre.
Le véritable courant, c’est le débat lui-même : un débat assumé publiquement, exposé au regard de tous, avec le risque inhérent de se tromper. Alors, liez-vous aux personnes avec lesquelles vous êtes venus débattre, et pas seulement à celles avec lesquelles vous êtes déjà d’accord.
C’est cela, le véritable test. Venez avec vos désaccords. Venez avec vos arguments.
Et apprenons ensemble à naviguer dans un monde sans repères en traversant la rivière à tâtons, bras dessus bras dessous.