"Offrir aux Français une information de qualité, pluraliste, équilibrée et fiable est essentiel"
Politique & Société
Sa parole est rare. Le PDG du groupe TF1 nous a rejoints sous l’auvent de la salle de presse après son intervention sur le thème « Souveraineté : concurrence ou monopole, que choisir ? » au côté de l’ancien Premier ministre Jean Castex, aujourd’hui patron de la SNCF. À l’heure où les réseaux sociaux diffusent toujours davantage de « vérités alternatives », il rappelle le rôle essentiel qui incombe à TF1, en tant que leader, pour offrir une information fiable au service du plus grand nombre. Un engagement exigeant, qui a un coût, mais constitue, selon lui, l’une des conditions du bon fonctionnement de la démocratie.
À l’heure des géants américains et chinois, la dispersion des acteurs peut apparaître comme une faiblesse. Dans certains secteurs, la taille critique, les effets de réseau, la puissance financière et la maîtrise technologique semblent imposer des entreprises dominantes capables d’investir massivement, d’innover vite et d’imposer leurs standards. Selon vous, faut-il penser la souveraineté économique en termes de petits acteurs ou la taille critique est devenue une condition de la survie ?
Rodolphe Belmer La réponse dépend des secteurs économiques, mais dans notre activité, la taille critique est absolument déterminante. Elle conditionne les montants d’investissement dans les programmes, et ces investissements déterminent directement leur succès auprès du grand public. Un programme bien financé a beaucoup plus de chances de rencontrer son audience. Pour être pertinent, attirer les audiences et répondre aux attentes de la population, l’effet de taille est donc essentiel.
À partir de quel point la concentration devient un atout stratégique plutôt qu’un risque pour la concurrence ?
R. B. Dans les faits, l’État parvient à gérer ces situations grâce à la régulation. On observe un binôme monopole/régulation ou, à l’inverse, une concurrence frontale. Mais des secteurs très concentrés ne nuisent pas nécessairement au service rendu au public ni aux prix, dès lors que la régulation est efficace.
Faut-il accepter des positions dominantes, voire quasi monopolistiques, si elles permettent d’investir plus vite et plus massivement ?
R. B. Certains secteurs fonctionnent ainsi depuis très longtemps, comme celui des lanceurs spatiaux, où les effets de taille sont considérables pour financer la recherche et les coûts fixes. L’État accepte donc des monopoles, souvent locaux, qui restent en concurrence à l’échelle mondiale. Car la réalité d’aujourd’hui pour presque toutes les grandes entreprises françaises et les secteurs de pointe, c’est que la concurrence est globale, dominée par des acteurs américains et chinois. Or, les règles de concurrence et la définition des marchés pertinents restent locales, ce qui crée un décalage. Dans ce contexte, il est indispensable de disposer d’acteurs européens de taille comparable pour continuer à rendre le service à nos concitoyens.
Dans votre secteur, quel est le sens de l’exception culturelle française face à des acteurs comme Netflix ?
R. B. L’exception culturelle repose sur un principe simple : les diffuseurs financent la création française et la rendent accessible aux Français. Ce modèle a permis de bâtir une industrie audiovisuelle parmi les plus dynamiques au monde. Nous avons même réussi à intégrer des acteurs comme Netflix, Disney ou Amazon Prime, qui contribuent désormais au financement et à la diffusion d’œuvres françaises qui contribuent à la vitalité, au rayonnement de la création française. En revanche, d’autres acteurs comme YouTube ou Meta ne participent pas à cet effort, ce qui crée une asymétrie concurrentielle importante, notamment sur le marché publicitaire.
Les médias doivent-ils obéir aux mêmes règles que les autres industries ou leur rôle démocratique justifie-t-il un traitement particulier ?
R. B. Le rôle social des grands médias, en particulier ceux qui produisent de l’information dans une démocratie, est incontestable. Il ne faut pas sous-estimer la valeur d’un acteur comme le nôtre, capable de proposer aussi, gratuitement, un divertissement de qualité sur l’ensemble du territoire. Ce type de contenu participe aussi au lien collectif : il nourrit une culture commune, suscite des émotions partagées et contribue, à sa manière, à la cohésion nationale. Cela dit, l’information reste centrale. Offrir aux Français une information de qualité, pluraliste, équilibrée et fiable est absolument essentiel. La vitalité de nos médias conditionne à la fois celle de notre écosystème culturel et celle de notre démocratie. Or, on constate aujourd’hui un affaiblissement marqué de la presse écrite, devenue marginale dans l’accès à l’information pour une large part de la population. Dans ce contexte, il faut absolument que les grands médias audiovisuels, qui sont structurants, puissent continuer à prospérer demain. Cela suppose un cadre plus équitable, notamment face aux grandes plateformes internationales. Les pouvoirs publics ont ici une responsabilité : rétablir des règles du jeu équilibrées entre les acteurs nationaux et les grands groupes américains.
Dans ce paysage que vous décrivez, dominé par les plateformes, les médias historiques doivent-ils se consolider ?
R. B. Oui, absolument. Notre stratégie s’articule autour de quatre axes. Le premier est celui de l’innovation : nous investissons fortement le digital pour nous imposer durablement dans les usages des publics et capter une part significative de leur consommation de contenus. Le deuxième concerne les asymétries réglementaires. Il est indispensable que l’État lève les freins qui pèsent sur notre compétitivité face aux grandes plateformes américaines, en instaurant au minimum un principe de symétrie des règles. Moi, je pense qu’il devrait nous privilégier. À défaut, nous évoluons dans un cadre structurellement déséquilibré. Troisièmement, nous devons nous aussi atteindre des effets d’échelle comparables à ceux permis par la globalisation des médias. Pour cela, nous devons nous appuyer sur un marché pertinent pour nous : la francophonie. Le déploiement de TF1+ à l’échelle de cet espace vise à constituer une grande plateforme gratuite de divertissement et d’information, capable d’élargir notre audience, de mieux amortir nos contenus et, in fine, de renforcer notre capacité d’investissement. Enfin, il y a un enjeu de consolidation. Le paysage français doit se structurer autour d’une logique industrielle claire : un pôle public renforcé autour de France Télévisions, un pôle payant autour de Canal+ et un pôle gratuit consolidé autour du groupe TF1. Cette organisation est essentielle pour générer des effets d’échelle, accélérer la transformation digitale, continuer à investir dans les contenus et d’être un peu plus à armes égales dans les relations avec les intermédiaires technologiques qui diffusent aussi nos programmes.
Quel rôle un leader comme TF1 peut-il jouer dans la confiance des citoyens envers l’information, face aux fake news, aux manipulations et autres ingérences étrangères ?
R. D. J’ai une conscience très aiguë du rôle, de la mission et de la responsabilité qui sont les nôtres en matière d’information, et plus largement dans le bon fonctionnement démocratique. Nous ne sommes évidemment pas les seuls à y contribuer, mais nous assumons pleinement cette part. Concrètement, cela se traduit par un engagement fort : investir massivement dans une information de qualité, accessible gratuitement partout en France et diffusée sur l’ensemble des canaux disponibles. Mon objectif est de proposer aux Français une information fiable, pluraliste, neutre et intègre, capable de faire référence. Cet engagement repose sur des moyens importants. Le groupe TF1 mobilise environ 700 collaborateurs au sein du pôle information, dont 550 journalistes, et y consacre près de 150 millions d’euros par an. Par ailleurs, nous renforçons massivement notre présence sur les réseaux sociaux, avec près de 25 millions d’abonnés pour notre marque TF1 Info dont 7,5 millions sur TikTok, pour lutter contre le problème de la désinformation là où il prospère le plus, et de façon structurelle. C’est à ce prix que nous pouvons garantir une information exigeante, au service de tous. Je considère aussi que nous avons un rôle particulier à jouer lors des grands moments démocratiques. C’est pourquoi nous accueillons l’ensemble des candidats à l’élection présidentielle, afin qu’ils puissent s’adresser directement aux Français dans un cadre clair, équitable et accessible.
Comment convaincre qu’une information est de qualité ? Le proclamer suffit-il dans un monde qui produit de plus en plus de « vérités » alternatives ?
R.B. Non, affirmer que l’on est un média de confiance ne suffit pas. La confiance ne se décrète pas, elle se construit. Elle se gagne en produisant, jour après jour, une information complète, rigoureuse et de qualité. Les Français nous le montrent d’abord par leurs choix. Les journaux de TF1 sont très largement suivis : le 13 Heures reste, de très loin, le journal le plus regardé à la mi-journée ; le 20 Heures conserve une avance nette sur son principal concurrent ; et notre nouvelle matinale d’information, Bonjour !, s’est rapidement imposée dans le paysage audiovisuel. Ils nous le montrent aussi lorsqu’on mesure la confiance qu’ils accordent aux différents médias. TF1 figure parmi ceux auxquels ils font le plus confiance. C’est une responsabilité qui nous oblige. Notre ambition est de produire une information neutre, impartiale, intègre, avec une seule priorité : être au service des Français.



