L’intelligence artificielle : un dieu sans éclipse ?
Industrie, Tech & Innovation
« L’intelligence artificielle ne pourra jamais… ». Combien de fois entendons-nous autour de nous ces mots ? Combien de fois les prononçons-nous ? L’intelligence artificielle ne pourra jamais… Comme si nous cherchions à nous rassurer, comme si nous tentions de nous en convaincre les uns les autres. Si, comme le disait Charles Péguy, « rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui », alors rien n’est aussi provisoire que ce credo que nous nous récitons toute la journée : « l’intelligence artificielle ne pourra jamais… ».
Car en vérité, le progrès technologique est tellement spectaculaire qu’il ouvre progressivement la porte à tous les possibles. Si bien que la question aujourd’hui n’est pas technique – elle ne l’est plus vraiment ; elle est en revanche philosophique, politique, religieuse, économique, morale et éthique.
Le débat n’est plus technologique
Nous nous réfugions derrière de faux obstacles techniques, nous épiloguons sur d’absurdes débats – est-elle vraiment intelligente, cette intelligence ? Et puis, qu’est-ce que l’intelligence après tout ? –, comme si nous n’avions pas le courage d’affronter les vraies questions – vertigineuses – posées par l’intelligence artificielle. Celle d’un monde où elle passerait d’interlocuteur alternatif légitime à celui de seul interlocuteur légitime. Celle d’un monde où nos identités seraient métamorphosées : si « je suis ce que je fais, je deviens ce que je fais », comme le disait Aristote, si « je pense, donc je suis », comme le disait René Descartes, qui vais-je devenir à force de déléguer à l’IA mon action et ma pensée ? Celle d’un monde où le progrès scientifique, – à la fois père, frère et fils du progrès technique et technologique –, transforme en gouffre l’écart avec notre progrès humain[1]
Savons-nous encore donner du sens au progrès ?
Au siècle des Lumières – le XVIIIe siècle –, le philosophe Emmanuel Kant dénonçait le fait que notre capacité de penser excédait notre capacité de savoir ; or, aujourd’hui, nous vivons une situation inverse où notre capacité de savoir excède notre capacité de penser. Il y a tant de nouveaux savoirs, tant de résultats scientifiques, tant d’innovations qui jaillissent partout dans le monde, que nous ne pouvons plus les « penser ». Les penser, c’est-à-dire nous les approprier et, d’une certaine manière, les « humaniser ». Connaître, mais jusqu’où ? Innover, mais jusqu’à quand ?
Jamais peut-être les États, les entreprises – et au-delà tout collectif de travail – et les êtres humains ne se sont-ils autant superposés pour affronter une même question : car aux uns et aux autres, ce sont presque les mêmes défis qui se posent. Qu’est-ce que l’intelligence artificielle fait de mes valeurs, de mes projets, de mes décisions, de mes actions ? Que vais-je choisir de lui déléguer ou non ? Quelle place me laisse-t-elle ? Vais-je la laisser me définir ou vais-je défendre ma singularité ? Et cette singularité, quelle est-elle finalement ? L’IA va-t-elle être un levier d’apaisement des relations, un outil de contournement de l’altérité ou d’exacerbation des conflits et des concurrences ?
Que restera-t-il de notre singularité ?
Omniprésente, omnisciente, et bientôt omnipotente grâce à la robotique, l’IA se pare progressivement de tous les attributs divins[2], comme si elle n’était pas faite à l’image de l’homme, mais à celle de Dieu, comme si elle n’entendait pas remplacer le premier, mais le Second. Cette nouvelle divinité, accessible à tous, sans clergé, sans rite, sans liturgie – mais pas sans sacrifice –, répondant à toutes les prières que sont devenus nos prompts, nous pose un épineux problème : celui d’un dieu qui, contrairement à celui de la Bible, ne se retire pas, ne se repose pas, ne s’éclipse pas pour laisser place à l’humanité.
Si l’IA demain peut tout, que nous restera-t-il, à nous, États, entreprises, êtres humains ? Que pourrons-nous faire désormais ?
[1] Gabrielle Halpern, « Créer des ponts entre les mondes – Une philosophe sur le terrain », Fayard, 2024.
[2] Gabrielle Halpern, « Intelligence artificielle : et l’Homme créa Dieu », Hermann, 2026.



