Le pouvoir au XXIe siècle : superpuissances ou coalitions de moyennes puissances ?
Géopolitique & relations internationales
L’ordre du XXIe siècle est souvent décrit comme un concours entre les États-Unis et la Chine. Cependant, les pays qui ne sont ni des superpuissances ni de petits États ont la capacité d’organiser suffisamment de pouvoir collectif pour éviter de devenir simplement le terrain sur lequel cette rivalité se joue. La question est de savoir s’ils le feront.
Le problème de l’action collective des puissances moyennes
L’expression « puissances moyennes » est imprécise. Elle peut désigner aussi bien des démocraties avancées que des puissances régionales influentes. Elles ont peu de choses en commun, si ce n’est la volonté de ne pas être contraintes à une dépendance permanente vis-à-vis de Washington ou de Pékin. Cette hétérogénéité rend l’action collective difficile. Même lorsque plusieurs États partagent un intérêt pour l’autonomie stratégique, ils ne se font pas toujours suffisamment confiance pour mutualiser leurs ressources, accepter des règles communes ou subordonner leurs priorités à court terme à des intérêts collectifs de long terme.
Les structures existantes illustrent bien ce problème. Les BRICS incarnent une ambition sans véritable cohésion : leur rejet de l’ordre international dominé par les États-Unis ne constitue pas un projet stratégique commun, et le groupe ne dispose ni d’une gouvernance efficace, ni de mécanismes de décision contraignants, ni d’une réelle capacité de mise en commun des ressources. L’Union européenne représente presque la situation inverse : de la cohésion, des institutions et une gouvernance élaborée, mais une puissance stratégique insuffisante. Elle a construit un marché unique, instauré une monnaie commune pour une grande partie de ses membres et mis en place l’expérience de souveraineté partagée la plus avancée de l’histoire contemporaine. Pourtant, elle peine à mobiliser des financements à grande échelle, décide rarement avec rapidité et identifie régulièrement ses propres faiblesses sans parvenir à y remédier.
Une dépendance sous couvert de souveraineté : l’IA et la finance
Nulle part cette réalité n’apparaît plus clairement que dans le domaine de l’intelligence artificielle, où le capital, la puissance de calcul, les talents, les infrastructures et la rapidité d’exécution comptent davantage que les déclarations politiques. Les États-Unis et la Chine avancent à un rythme exceptionnel. Même Mistral, souvent présenté comme le grand espoir européen, demeure largement en retrait par rapport aux principaux acteurs américains et chinois. L’ambition réglementaire ne peut se substituer aux capacités industrielles et financières. Les règles européennes en matière de droit d’auteur, les contraintes du RGPD, les coûts énergétiques élevés et la fragmentation des marchés ont contribué à créer un environnement dans lequel de nombreuses entreprises trouvent plus facile de développer, entraîner ou déployer leurs technologies hors d’Europe. Si les États-Unis et la Chine conçoivent les modèles, contrôlent les plateformes et imposent le rythme de l’innovation, les puissances moyennes conserveront leurs drapeaux, leurs parlements et leurs constitutions tout en perdant le contrôle effectif des infrastructures qui déterminent la croissance économique. Ce n’est pas la souveraineté. C’est une dépendance dissimulée derrière des symboles nationaux.
La dimension financière renforce encore cette vulnérabilité. Les pays incapables de financer eux-mêmes leur défense, leur sécurité énergétique, leurs technologies stratégiques et leurs capacités industrielles resteront dépendants de ceux qui en ont les moyens. L’Europe dispose pourtant d’une économie de grande taille, d’une banque centrale crédible, d’une épargne abondante et d’une structure unique de mutualisation de la souveraineté. Une Europe davantage intégrée pourrait mobiliser cette épargne, approfondir ses marchés de capitaux et financer des biens publics communs. Toutefois, les craintes liées aux transferts permanents, à la mutualisation des dettes ou à la remise en cause des équilibres bancaires nationaux et des orthodoxies budgétaires traduisent avant tout des questions d’identité politique et de défiance mutuelle, bien plus que de simples objections techniques.
Le prix de l’autonomie : décider, financer, réformer
C’est pourquoi l’Europe, et plus largement les puissances moyennes, aspirent à l’autonomie stratégique sans vouloir en assumer le coût. Comme le suggère Le Guépard de Lampedusa, si elles veulent que l’essentiel demeure inchangé, certaines transformations deviennent inévitables. Elles devront peut-être accepter aujourd’hui de limiter une partie de leur marge de manœuvre afin de préserver demain une souveraineté véritable. C’est également là que la stratégie du « diviser pour mieux régner », privilégiée par Donald Trump, révèle toute son efficacité : la pression bilatérale confère à Washington un levier bien plus puissant que la négociation avec un bloc cohérent, et les puissances moyennes incapables d’agir collectivement subiront pleinement cette asymétrie.
L’avenir se construira à travers des réseaux, des coalitions restreintes et des arrangements sectoriels. Mais pour être efficaces, ces structures devront être capables de prendre des décisions contraignantes. Une coalition dans laquelle chaque membre dispose d’un droit de veto avance au rythme de son participant le moins ambitieux. Les puissances moyennes ont besoin de règles privilégiant l’action vote à la majorité qualifiée, mécanismes d’adhésion volontaire, géométrie variable ainsi que d’incitations récompensant la participation et pénalisant les comportements de passager clandestin.
Le rôle des puissances moyennes n’est pas de devenir une troisième superpuissance. Il consiste à empêcher que l’ordre international soit entièrement défini par deux acteurs dominants. Cela ne sera possible que si elles prennent conscience de la vitesse à laquelle le monde évolue, du retard qu’elles risquent d’accumuler et de l’ampleur des capacités collectives qu’elles doivent encore bâtir, qu’il s’agisse du financement, de la technologie ou de la gouvernance. La véritable question n’est pas de savoir si les puissances moyennes souhaitent l’autonomie. Elle est de savoir si elles sont prêtes à en assumer le coût, à s’organiser pour l’obtenir et à se réformer afin de la rendre possible.



