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Géopolitique & relations internationales


À l’occasion des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence, Stéphane Boujnah, Directeur Général et Président du Directoire d’Euronext, participera à la plénière « Quelle ambition pour la défense française ? » le 3 juillet à 9h. Dans cet article, il analyse les défis auxquels la France est confrontée et propose de repenser les modalités de financement, d’organisation et de mobilisation de la Nation pour répondre aux nouveaux enjeux de défense.

Les contraintes sont connues. Dans les cinq à dix années qui viennent, la France devra affronter un ensemble de menaces stratégiques sans précédent depuis la fin de la guerre froide. Elle devra générer des capacités nouvelles, notamment duales, pour faire face à des menaces hybrides inédites. Elle devra également engager un effort de réarmement sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Notre effort de défense devra s’inscrire dans des alliances qui évoluent profondément. L’OTAN de 2026 n’est plus celle de 1949. De même, l’Allemagne, la Pologne, la Suède ou encore la Norvège de 2026 ne sont plus celles de l’après-guerre. Enfin, la France devra mobiliser des ressources financières publiques largement supérieures à celles consacrées aujourd’hui à la défense, alors même que l’endettement public et la charge de la dette atteignent un niveau inédit, sans équivalent en Europe.

La France devra donc se réarmer plus vite, mobiliser davantage de ressources et construire des capacités plus innovantes… mais avec des moyens financiers beaucoup plus faibles. Comment surmonter cette contradiction ?

L’effondrement des capacités de financement public en France est certain dans les cinq à dix années qui viennent. La France a consacré environ 65 milliards d’euros au service de la dette en 2025. Cette charge atteindra au moins 72 milliards d’euros en 2026 et probablement plus de 82 milliards d’euros en 2027.

Pendant l’année de l’élection présidentielle, nous verserons à nos créanciers une plus grande part de nos impôts que les montants consacrés à l’instruction et à l’éducation de tous les enfants et les jeunes de France, de la maternelle jusqu’à la fin du lycée. Ces niveaux d’endettement ne seront pas soutenables. Le pays traversera, dans les cinq à dix ans qui viennent, une période de redressement choisi ou d’austérité subie.

Cette situation contrastera fortement avec la dynamique des dépenses de défense de nos alliés européens, en particulier de l’Allemagne. En 2025, le budget de la défense s’élevait à environ 50 milliards d’euros en France, contre 62 milliards d’euros en Allemagne. En 2026, la France dépensera environ 57 milliards d’euros, tandis que l’Allemagne dépassera les 82 milliards. À l’horizon 2030, la France vise un budget d’environ 76 milliards d’euros, contre près de 180 milliards d’euros pour l’Allemagne. Nos difficultés de financement, comparées aux capacités de déploiement de la dépense publique allemande, dessineront une nouvelle Europe dans laquelle la France sera plus pauvre qu’aujourd’hui et plus pauvre que son voisin allemand.

Au-delà de l’approche traditionnelle du financement, il est nécessaire d’inventer de nouvelles organisations, de nouveaux process, un nouvel état d’esprit et une nouvelle culture de la « Défense Totale » afin de créer davantage de flexibilité et d’agilité.

Où se trouvent les principaux gisements de flexibilité ? Très certainement dans la mobilisation de toutes les composantes de la Nation. Il s’agit d’opérer une transition de la position confortable de « consommateurs de défense » vers l’obligation de devenir des « producteurs de défense », en activant le gisement massif de temps libre dont dispose notre pays.

C’est l’une des singularités de la société française parmi les pays développés : disposer d’un volume important de temps libre, déjà largement consacré à la vie civique et associative. Cette démarche nouvelle, qui peut s’apparenter à une « conscription/réquisition volontaire et homéopathique », devra associer les citoyens, en repensant profondément le fonctionnement de la réserve. Elle devra également mobiliser les entreprises les plus mondialisées, confrontées à de nouvelles menaces mais aussi porteuses de capacités précieuses pour la Défense Totale.

Enfin, les industriels de la défense et des technologies duales devront inventer de nouveaux modes de production « good enough », privilégiant souvent la rapidité de livraison à la performance. Ils devront aussi accélérer les consolidations européennes afin d’exécuter plus rapidement les programmes communs, dépasser des méfiances parfois plus fortes entre entreprises qu’entre États, et optimiser l’usage des ressources et des capacités disponibles au service de l’efficacité collective de la défense européenne.

Tout cela est possible. La France et l’Europe disposent de l’essentiel : des talents, des technologies, des capitaux privés et, pour plusieurs pays européens, de l’expérience de la guerre et des engagements réels.

L’enjeu est désormais d’entraîner toute la Nation dans une dynamique de Défense Totale. Chaque citoyen français doit faire sienne la maxime de Thucydide : « Se reposer ou rester libre, il faut choisir. »