« Quand on marginalise les corps intermédiaires, la République vacille »
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Malgré la chaleur de plomb, le dirigeant de Force ouvrière a gardé son éternel gilet par-dessus sa chemise. Il déguste un café sous les arbres du bar éphémère, avant son intervention lors de la table ronde consacrée aux corps intermédiaires, ces « grands oubliés » pris en étau entre un État centralisé et une volonté croissante de relation directe avec les citoyens. Alors que la crise sociale, les tensions sur le pouvoir d’achat et les défis liés à la transition économique et climatique fragilisent le débat public, le dirigeant syndical rappelle leur rôle central pour l’équilibre de la République. Interview exclusive pour les Rencontres économiques.
Les corps intermédiaires sont‑ils devenus décoratifs dans une démocratie qui préfère parfois le passage en force au compromis ?
Frédéric Souillot Certains le disent. La réalité est différente : depuis la pandémie de Covid-19, l’individualisme a progressé, mais les corps intermédiaires restent un facteur de stabilité, contrairement à la politique. Lorsque Michel Barnier nous a rassemblés en 2024 pour négocier l’emploi des seniors, l’assurance chômage et d’autres sujets, ces corps ont tenu leur place. Récemment encore, une élection au CESE s’est déroulée sans les affrontements publics que l’on observe parfois en politique, ce qui témoigne d’une gouvernance apaisée.
N’est‑il pas paradoxal que les syndicats, souvent perçus comme forces de contestation, représentent aussi un pôle de stabilité ?
F. S. Pendant longtemps, on nous a surtout vus dans la contestation et moins dans la construction, ce qui tient en grande partie à un défaut de communication et d’anticipation. Quand on n’anticipe pas, on se retrouve confronté à des réformes imposées. C’est pourquoi nous préparons un agenda social autonome et une projection sur quatre quinquennats, vingt ans donc, comme l’ont fait nos pairs dans les années 1970, visant à réintroduire une forme de planification – comme celle qui, historiquement, a permis la souveraineté énergétique, le développement aéronautique ou l’essor des télécommunications.
Les syndicats, et FO en particulier, sont‑ils encore écoutés ?
F. S. Il y a un paradoxe : on nous écoute davantage quand la colère monte, car on sert alors à apaiser le débat. L’exécutif actuel nous a demandé de porter notre agenda social autonome, car le faire adopter au Parlement serait un chantier très difficile. Les organisations représentatives, patronales et syndicales, sont d’accord pour reprendre la gouvernance du système de retraite par répartition ; notre objectif est de parvenir à un accord avant le 31 décembre 2026 afin d’éviter que la campagne électorale n’engendre le concours Lépine des mauvaises idées.
Comment peser dans la campagne électorale qui va commencer ?
F. S. Force ouvrière n’appellera pas à voter pour tel ou tel candidat ; notre indépendance remonte à 1947. FO n’est la courroie de transmission de personne. J’encouragerai nos 517 000 adhérents à voter, sans leur dicter leur choix. Sur le fond, nous défendons la réindustrialisation et l’aménagement du territoire comme facteurs de cohésion sociale dans la République.
Les syndicats sont-ils encore entendus comme des acteurs de solution ou surtout comme des forces d’alerte ?
F. S. Souvent l’un et l’autre : on nous prend fréquemment pour des lanceurs d’alerte, mais nous devons démontrer notre capacité à construire des solutions. Notre protection sociale collective, issue de quatre-vingts ans d’histoire, doit être modernisée : il faut repenser la fiscalité liée au dérèglement climatique, redonner de l’attractivité au travail et améliorer l’orientation scolaire.
L’État centralisé, sous la présidence d’Emmanuel Macron, a‑t‑il affaibli les relais sociaux au point de vider le dialogue social de sa substance ?
F. S. Quand on marginalise les corps intermédiaires, la République vacille, comme l’a montré l’épisode des Gilets jaunes : en l’absence d’interlocuteurs structurés, des mouvements hétérogènes émergent et déstabilisent le débat public.
Avec la répétition des canicules, le monde du travail est‑il prêt à affronter le choc climatique ? Faut‑il repenser en profondeur l’organisation du travail face aux épisodes de chaleur extrême ?
F. S. Les épisodes extrêmes se multipliant, il faut inscrire le dérèglement climatique au cœur des négociations de branche. Quand vous avez les fortes inondations ou les grosses tempêtes qui ruinent une usine ou le commerce où vous travaillez, il faut bien trouver des solutions. Comment est‑ce qu’on se protège ? Comment est‑ce qu’on l’encadre ? On a mis des seuils pour le froid, mais pas pour la chaleur. Pour une raison très simple : dans l’industrie, ces seuils de chaleur étaient déjà dépassés, notamment dans les métaux de base, sans compter les équipements de protection individuelle. Les réponses ne passent pas par des congés « climatiques » additionnels, mais par l’organisation du travail, des investissements et la conditionnalité des aides publiques afin d’améliorer la résilience des entreprises et les conditions de travail. Nous étions présents, la semaine dernière, au groupe de travail avec le ministre Jean‑Pierre Farandou. C’est un ministre du Travail comme on n’en a pas eu depuis longtemps, avec une vraie réflexion de fond. Comment est‑ce qu’on investit pour après‑demain ? Comment fait-on pour continuer à avoir de l’industrie, du commerce, malgré ces dérèglements climatiques ?
Et les salariés, comment vivent-ils cette transition ? Comme une opportunité ou comme une source d’inquiétude ?
F. S. Beaucoup ressentent de l’inquiétude : les inondations et les tempêtes alimentent la crainte de perdre leur emploi. Ils pensent que les assurances ne vont pas continuer à pouvoir rembourser leur employeur et craignent d’en faire les frais. C’est ce qui s’est passé dans de nombreux cas. Certains y voient une opportunité de repenser le travail et les conditions de travail. Il faudra, à un moment ou à un autre, parvenir à un accord. C’est précisément pour cette raison que nous insistons sur la conditionnalité des aides publiques versées aux entreprises. L’enjeu est double : préserver l’emploi en France et améliorer les conditions de travail. Il s’agit donc de trouver les moyens d’accompagner, par l’investissement public, la transformation et la réorganisation des entreprises afin de maintenir leur activité.
La crise de l’énergie et la hausse des prix à la pompe continuent de fragiliser le pouvoir d’achat. Quel est aujourd’hui l’état réel de la situation sociale ?
F. S. L’inflation pèse surtout sur les besoins essentiels. Si le SMIC a été indexé, la hausse des prix de l’énergie – le gaz vient d’augmenter de 16% – fragilise les ménages. Ce que nous demandons, c’est une véritable politique publique menée par un État souverain sur son énergie et sur le coût de l’énergie. Le même enjeu se posera demain si tout le monde bascule vers l’électricité : avons-nous suffisamment de capacités, et à quel prix ? Depuis que l’Europe a repris la main sur ce sujet, nous ne parvenons plus à réguler ni à contenir les prix de l’énergie. À la sortie des centrales nucléaires, le mégawattheure reste à 66 euros ; comment le même peut-il se retrouver à 230 euros sur le marché ? Du côté des salariés, les syndicats ont obtenu des clauses de revoyure permettant de renégocier les salaires lorsque l’inflation s’emballe. En 2023 et 2024, malgré le niveau d’inflation, nous avons d’ailleurs réussi à conclure des accords de branche et d’entreprise sur les hausses salariales.
Les salariés ont-ils le sentiment que les politiques publiques – et les syndicats – protègent suffisamment leur quotidien ?
F. S. Certains se sentent protégés grâce à l’action syndicale, mais beaucoup ont le sentiment qu’on ne s’occupe pas d’eux, phénomène amplifié par la communication sur les réseaux sociaux. Nous réclamons la remise en place d’une échelle mobile des salaires et des mesures pour encadrer les prix des biens essentiels, alors que l’État évoque souvent des finances publiques contraintes.
La conférence travail, emploi, retraites (TER) peut-elle encore déboucher sur des avancées concrètes ?
F. S. Cette conférence sert d’abord de diagnostic partagé. Pour nous, elle doit déboucher sur la négociation collective : si elle n’est qu’un outil d’orientation pour des programmes électoraux, nous n’y participerons pas. L’objectif est de retrouver une gouvernance paritaire du régime de retraite par répartition.
Le gouvernement Lecornu propose‑t‑il une méthode différente ?
F. S. Sébastien Lecornu affiche une approche collective : il s’est engagé à reprendre les solutions issues des négociations et a nommé des garants indépendants (Pierre Ferracci, Jean‑Denis Combrexelle, Anne‑Marie Couderc) pour assurer la neutralité du processus.
Quels sont, selon vous, les grands défis que devra affronter le prochain président de la République en 2027 ? Le futur chef de l’État devra-t-il d’abord recoller le pays socialement avant de promettre de nouvelles réformes ?
F. S. La priorité est de remettre au premier plan la souveraineté industrielle, qui contribue à la souveraineté économique et à la cohésion du pays. Quant à nous, nous ne demandons pas à être reçus en bilatéral tous les quatre matins, mais simplement que l’on nous laisse traiter les sujets qui nous concernent et que nous savons gérer. Le problème, c’est la logique de court terme qui s’est imposée depuis le passage au quinquennat. Avant, le décalage entre les élections législatives et présidentielle laissait davantage de temps pour se projeter. Aujourd’hui, ceux qui dirigent le pays raisonnent trop souvent en fonction de leur réélection. À force de penser à l’échéance suivante, ils finissent parfois presque par préférer l’adversaire, en se disant qu’il serait plus facile à battre. L’industrie et la réindustrialisation ne doivent pourtant pas rester de simples slogans : ce sont des leviers essentiels de souveraineté industrielle, économique et de cohésion sociale.
La question du pouvoir d’achat sera-t-elle encore centrale en 2027 ou déjà dépassée par celle de la cohésion sociale ?
F. S. Si l’on veut restaurer la cohésion sociale, il faut d’abord redonner du pouvoir d’achat. La rancœur, les difficultés pour boucler la fin du mois, voire la fin de la semaine, nourrissent aujourd’hui le malaise social. La transition climatique, elle aussi, ne peut être pensée en vase clos : on veut bien parler de la fin du monde, mais pour beaucoup, la priorité reste la fin du mois. Demain, il faudra donc traiter la question du pouvoir d’achat, tout en laissant les acteurs sociaux négocier librement. Si nous aboutissons à un accord sur un modèle productif, il devra aussi intégrer la formation, la reconversion et, très tôt, l’orientation scolaire. L’intelligence artificielle va bousculer de nombreux dogmes et remettre en cause certains métiers. Cela oblige à repenser nos choix d’orientation : on envoie encore trop souvent les meilleurs bacheliers vers des filières dont l’insertion professionnelle est incertaine.
Dernier chantier : les retraites. Pensez‑vous qu’on arrivera à une véritable réforme dans le consensus à un moment ou à un autre ?
F. S. Il n’y aura pas besoin de réforme au sens classique. Il nous faut ce que l’on va négocier à partir de septembre : un accord national interprofessionnel qui reprend la gouvernance de notre système de retraite par répartition. Si cet accord est conclu avant la fin de l’année, il rendra caduques les propositions dogmatiques sur l’âge de départ. Il convient surtout d’aborder le travail, l’emploi, la pénibilité, la prévention et l’accompagnement des parcours.



