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La Deep théorie ou la communication politique à l'heure de la diversion.


Politique & Société

Cette année, aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, il me sera proposé de débattre d’une question qui traverse désormais toutes les démocraties occidentales : les élites sont-elles responsables de tous les maux ?

Le sujet est loin d’être anecdotique pour occuper quelques experts le temps d’une discussion au cœur du Parc Jourdan. Il dit quelque chose de notre époque. À ce sujet, le dernier Baromètre de la Réconciliation, réalisé par l’Institut Bona fidé pour France Télévisions, révèle un résultat éclairant. Quand on mesure dans l’opinion ce qui réconcilie ou polarise la société, la fracture entre les élites et le peuple est désormais perçue comme la plus profonde de toutes. Plus encore, le politique national apparaît comme le premier acteur empêchant l’unité du pays.

Nous pourrions voir dans cette photographie de l’opinion une simple manifestation de la défiance démocratique. Je crois que le phénomène est plus profond. Cette fracture n’est pas seulement le produit des crises économiques, sociales ou institutionnelles qui se succèdent depuis quinze ans (ou plus ?). Elle est aussi la conséquence d’une transformation silencieuse de la communication politique. Car lorsque la politique cesse progressivement d’être un espace de conviction pour devenir une compétition permanente pour l’attention, ce n’est plus seulement la confiance qui s’effrite : c’est la fonction même de la parole publique qui change.


Pour comprendre cette mutation, il faut revenir à un auteur que l’on croyait lointain de nos débats contemporains : Blaise Pascal. Sa formule est célèbre : « divertir pour détourner » pour qui aime à lire le philosophe Auvergnat. Mais elle a souvent été mal comprise. Nous avons retenu le divertissement comme synonyme d’amusement. Pascal parle en réalité de diversion. Divertir consiste à détourner l’homme de ce qui le confronte au réel, à l’incertitude, à la complexité de sa condition. Le divertissement n’est pas un loisir ; il est une stratégie du regard.

Quatre siècles plus tard, cette intuition est d’une étonnante modernité. Ainsi les réseaux sociaux n’ont pas inventé le divertissement ; ils en ont industrialisé le mécanisme. Dans un univers saturé de contenus, où chaque publication lutte pour exister, capter l’attention devient une condition de survie. Cette logique déborde désormais largement le champ médiatique. Elle structure la communication politique elle-même. Les responsables publics ne cherchent plus seulement à convaincre. Ils doivent d’abord être vus, commentés, relayés. La politique accélère, simplifie, scénarise. Elle entre à son tour dans l’économie de l’attention.

Nous sommes passés, presque sans nous en apercevoir, d’une démocratie de la conviction à une démocratie de la captation.

La « tentation du clown » n’est plus une simple provocation intellectuelle. Elle est devenue une hypothèse politique. Les travaux de Raphaël Llorca sur le « populisme artisanal », à propos de Patrick Sébastien, comme les débats suscités par Cyril Hanouna, montrent que le divertissement n’est plus le contraire de la politique : il en emprunte désormais les codes et les ressorts. Mais cette lecture, héritée des années de dégagisme, mérite aujourd’hui d’être prolongée. Le clown des années 2010 était l’enfant de la colère. Il prospérait sur la dénonciation des élites, la promesse de rupture et l’affrontement avec les institutions. Celui qui pourrait émerger demain est d’une autre nature. Il naît moins de la colère que de la fatigue démocratique. Les enquêtes d’opinion montrent une lente érosion de l’intérêt pour la politique : les citoyens ne rejettent plus seulement les institutions, ils s’en éloignent. Dans cet espace laissé vacant, celui qui capte l’attention prend le pas sur celui qui construit une vision. Là où le populisme classique organise le conflit et mobilise contre un adversaire, le populisme de la diversion détourne du réel et installe une forme d’anesthésie démocratique. Au sens exact où l’entendait Blaise Pascal.

 

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, continuer à analyser la vie politique uniquement à travers les programmes, les partis ou les idéologies serait une erreur. Ces catégories demeurent indispensables, mais elles ne suffisent plus. La campagne qui vient sera aussi une bataille pour l’attention. Pour la comprendre, je propose une grille de lecture : la DEEP Theory.

D comme Diversion. Le pouvoir ne consiste plus seulement à convaincre. Il consiste à imposer son rythme, son agenda, ses sujets.

E comme Émotion. Les plateformes favorisent ce qui fait réagir avant ce qui fait réfléchir. L’émotion devient un accélérateur de diffusion.

E comme Engagement. Non plus uniquement l’engagement militant, mais celui des plateformes : commenter, partager, liker, réagir. L’interaction devient une nouvelle mesure de la légitimité politique.

P comme Plaisir. Une idée ne suffit plus. Elle doit procurer une expérience, une gratification immédiate, une émotion qui donne envie de rester.

Cette grille ne prétend pas remplacer les analyses traditionnelles. Elle invite simplement à regarder autrement la démocratie des plateformes. Une élection présidentielle devrait être le moment où une démocratie débat de son avenir. Le risque est que celle de 2027 devienne d’abord une compétition pour capter notre attention. Le danger n’est pas qu’un clown arrive au pouvoir. Le danger est que la politique adopte durablement les codes du clown. Pascal nous avait prévenus. Le véritable danger n’est pas que le citoyen soit diverti. Le véritable danger est qu’il ne voie même plus ce dont il est détourné.