Dans l’industrie, l’électrification est un levier clé de réindustrialisation
Environnement & Ressources
Vers une inexorable hausse du coût de l’énergie ? C’est la question qui était posée lors de la table ronde très attendue samedi autour des grands patrons de l’industrie énergétique alors que le blocage du détroit d’Ormuz nous rappelle que les questions de sécurité d’approvisionnement et de prix de l’énergie sont clefs pour le fonctionnement et la compétitivité de nos économies. La lettre des Rencontres a voulu aller plus loin avec le président-directeur général d’EDF. Interview exclusive.
Le mix européen reste dominé à plus de 60% par les fossiles importés et le blocage du détroit d’Ormuz rappelle la vulnérabilité des approvisionnements. À quel point l’Europe est-elle aujourd’hui exposée à des chocs énergétiques externes ? À quel rythme cette dépendance peut-elle réellement reculer ?
Bernard Fontana Les crises géopolitiques récentes ont rappelé que l’énergie est un enjeu de compétitivité, de souveraineté et de climat. L’Europe reste exposée aux chocs énergétiques externes parce qu’elle importe encore une part importante de ses combustibles fossiles, mais aussi parce que certaines technologies et chaînes d’approvisionnement stratégiques demeurent dépendantes de l’extérieur.
La réponse consiste à bâtir un système énergétique davantage fondé sur notre principal atout : l’électricité. Cela suppose d’accélérer l’électrification des usages d’une part, et renforcer la capacité du système électrique à produire une électricité fiable, compétitive et décarbonée d’autre part. Cela nécessite d’engager les bons investissements, en priorité : pour les clients, dans les solutions électriques favorisant le passage à l’électrique, et du côté de l’offre, prolonger et augmenter la puissance du parc nucléaire existant, investir dans l’adaptation au changement climatique de notre parc de production d’électricité, préparer son renouvellement en lançant la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, relancer les investissements dans l’hydroélectricité. Les autres énergies renouvelables, intermittentes, peuvent apporter un complément, leur développement doit être adapté à l’évolution de la demande d’électricité et aux besoins du système.
Cette stratégie renforce notre souveraineté à plusieurs niveaux : elle réduit nos importations d’hydrocarbures, soutient nos filières industrielles dans les territoires, valorise les technologies dont nous maîtrisons les conceptions et la propriété intellectuelle et offre une aux ménages comme aux entreprises une énergie plus stable et compétitive.
Peut-on parler d’une hausse « structurelle » des prix de l’énergie ou reste-t-on dans une logique cyclique liée aux crises ?
B. F. Nous pouvons éviter une hausse structurelle si nous faisons les bons investissements et maîtrisons leurs coûts. Aujourd’hui, l’Europe reste fortement dépendante des énergies fossiles importées, ce qui expose nos économies à la volatilité des marchés mondiaux et aux crises géopolitiques. Pour la France, cette dépendance a coûté entre 50 et 120 milliards d’euros par an ces dernières années. L’enjeu est donc de réorienter ces dépenses massives vers des investissements dans un système énergétique compétitif, souverain et bas carbone, basé sur l’électricité.
Ces investissements concernent d’abord l’électrification des usages. Basculer la mobilité (véhicules électriques), le bâtiment (pompes à chaleur) et l’industrie vers l’électricité, permet de réduire la facture énergétique. Un véhicule électrique, par exemple, coûte jusqu’à trois fois moins cher à alimenter qu’un véhicule thermique. Ces transitions sont non seulement bénéfiques pour la décarbonation, mais elles sont aussi déjà rentables pour le système et les ménages, réduisant significativement les coûts d’exploitation et augmentant notre résilience face aux chocs externes. EDF accompagne activement cette transition en proposant des solutions complètes et des offres adaptées à ses clients.
L’électrification est souvent présentée comme une solution. Mais peut-elle, à elle seule, contenir la hausse des coûts énergétiques ?
B. F. L’électrification est une condition indispensable pour maîtriser les coûts énergétiques, mais elle ne suffit pas à elle seule. Son efficacité dépend de la pertinence des investissements réalisés, tant dans l’électrification des usages que dans la robustesse du système électrique, ainsi que de la maîtrise de leurs coûts. Chez EDF, nous sommes convaincus que l’électricité constitue le meilleur levier pour concilier compétitivité, souveraineté et décarbonation. L’enjeu est de réorienter les dizaines de milliards d’euros dépensés annuellement en importations de combustibles fossiles vers des investissements dans des actifs locaux et à faibles coûts d’exploitation.
L’électrification massive de la mobilité (véhicules électriques), du bâtiment (pompes à chaleur) et de certains processus industriels génère des gains d’efficacité énergétique considérables, en réduisant la consommation d’énergie par des facteurs 2 à 3. Parallèlement, il est crucial d’engager les investissements pertinents dans la production et le réseau électrique, pour assurer sa fiabilité et sa compétitivité.
En adoptant cette stratégie d’électrification et de renforcement de notre système électrique, nos simulations montrent que le coût total du système énergétique européen peut diminuer d’ici 2040 puis 2050 (en pourcentage de PIB), tout en atteignant les objectifs climatiques et en gagnant en souveraineté. Avec cette approche, l’énergie deviendra plus stable et beaucoup moins dépendante des chocs extérieurs : en cas de doublement des prix fossiles, le coût total de l’énergie n’augmenterait que de +6%, contre +30% dans le système actuel.
L’essor des véhicules électriques, le développement de l’intelligence artificielle et des data centers constituent-il un nouveau choc de demande électrique ?
B. F. L’essor des véhicules électriques, de l’intelligence artificielle et des data centers va mécaniquement entraîner une hausse importante de la demande d’électricité. Mais je ne parlerais pas d’un choc de demande au sens d’un risque de pénurie. En France, nous avons les moyens d’absorber cette croissance. Et cette augmentation de la demande d’électricité va de pair avec une forte réduction de la demande en hydrocarbures. C’est ce qui rend la dynamique très positive pour la compétitivité de l’énergie, au bénéfice de tous les consommateurs.
La France dispose d’un atout unique : son électricité. Elle est compétitive. Elle est également souveraine, parce qu’elle est produite en France. Enfin, notre électricité est décarbonée : près de 95 % de notre mix repose sur le nucléaire, l’hydraulique et les énergies renouvelables. Notre électricité est aussi abondante. En 2025, la France a exporté 92 TWh d’électricité, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’un pays comme la Belgique.
Notre conviction est simple : la hausse de la demande électrique n’est pas un problème à subir. C’est une opportunité à saisir. L’électricité est l’un des grands leviers de réindustrialisation, de compétitivité et de souveraineté de la France.
Dans ce contexte incertain, comment EDF contribue-t-il à la transformation du système énergétique ?
B. F. EDF agit simultanément sur deux leviers : accompagner l’électrification des usages et produire l’électricité nécessaire à cette transformation. Nous accompagnons d’abord les consommateurs dans l’électrification de leurs usages.
Dans le bâtiment, nous facilitons le déploiement de pompes à chaleur, qui répondent à la fois aux enjeux de décarbonation et d’adaptation au changement climatique.
Dans les transports, nous développons des solutions de mobilité électrique et de recharge intelligent, qui permettent d’optimiser la consommation et de réduire les coûts pour l’utilisateur.
Dans l’industrie, l’électrification est un levier clé de réindustrialisation. Nous donnons accès à la compétitivité de l’électricité en France grâce à de nouvelles offres de fournitures sur le long terme, qui ont un horizon de visibilité cohérent avec les décisions d’investissement des industriels. Et cela fonctionne : une entreprise sur trois a signé en 2025 un de ces nouveaux contrat à quatre ou cinq ans. Et pour les plus grandes entreprises, le plus souvent électro intensives, nous proposons des partenariats de long terme, dix ans et plus, qui représentent une vingtaine de TWh par an, soit la moitié de la consommation du secteur électro-intensif.
Nous allons plus loin en accompagnant directement la transformation des procédés industriels. C’est le sens du partenariat que nous finalisons avec le Centre technique des industries mécaniques (Cetim). Il permettra d’accompagner des PME et des ETI dans l’électrification de leurs procédés, en combinant expertise technique (la R&D d’EDF travaillant de longue date avec le Cetim), financement de démonstrateurs et mobilisation de dispositifs publics. Nous ciblons en priorité plusieurs secteurs clés de la métallurgie (forge, fonderie, traitement thermique et de surface), avant de massifier les solutions une fois démontrées.
En parallèle, nous investissons dans les moyens de production dont le système électrique a besoin : augmentation de la puissance et prolongation du parc nucléaire existant, dans le strict respect des exigences de sûreté, construction de nouveaux réacteurs (programme EPR2, SMR), investissements dans l’hydroélectricité, qui est aussi une source de flexibilité essentielle pour le système. Les autres énergies renouvelables et les actifs de stockage peuvent compléter le mix électrique, en fonction de l’évolution de la demande et des besoins effectifs du système.
L’Europe de l’énergie est-elle souhaitable, avec quelles priorités ?
B. F. Les politiques énergétiques sont une prérogative nationale, ce qui n’empêche nullement une coordination européenne, qui doit être bénéfique pour chacun des États membres. Être interconnectés électriquement avec nos voisins renforce la sécurité d’approvisionnement par la diversification, et améliore notre balance commerciale : nous avons exporté 92 TWh en 2025, et ces exportations ont rapporté plus de 5 milliards d’euros à la France.
Les mix électriques des différents pays de l’Europe sont très différents : ils peuvent être complémentaires au bénéfice de chacun des pays, tout comme les différents actifs du système électrique sont complémentaires. Mais ces complémentarités ne peuvent fonctionner qu’à la condition de respecter un certain nombre d’exigences. En particulier, il faut reconnaître la vraie valeur apportée au système électrique européen des différents actifs. Les moyens de production pilotables, comme le nucléaire et l’hydraulique, rendent un service essentiel en assurant la stabilité du réseau grâce notamment à l’inertie qu’ils procurent. Ils contribuent à hauteur de 40% au besoin de stabilité du système électrique européen. Cette contribution doit être reconnue.



