La pauvreté est l'alliée objective des multinationales qui n'ont pas intérêt à faire d'efforts
Environnement & Ressources
Sa voix est douce, mais ses mots sont forts. L’ancien ministre de la Prospective et de l’Évaluation des politiques publiques du Togo, aujourd’hui économiste au Centre de Coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), plaide pour une meilleure répartition de la richesse. Alors que les crises alimentaires, sanitaires et écologiques s’entremêlent, cet expert rappelle que la souveraineté alimentaire ne peut plus se réduire à la seule question des volumes produits. Entre dépendance aux importations, protection des filières locales, santé publique et justice sociale, l’alimentation apparaît comme un enjeu à la fois agricole, politique et géopolitique. Une interview salutaire.
Quand on parle de « sécurité alimentaire », de quoi parle-t-on exactement : produire assez, nourrir sainement ou reprendre la main sur les chaînes de valeur ?
Kako Nubukpo Le concept a beaucoup évolué. Au départ, on parlait surtout d’autosuffisance agricole et alimentaire : produire soi-même ce que l’on consomme. Puis, au début des années 1980, avec les ajustements structurels et le rapport Berg pour la Banque mondiale, est apparue l’idée de sécurité alimentaire, dans une logique plus néolibérale : il n’était plus nécessaire de produire ce que l’on consomme, à condition d’avoir assez de dispositifs pour importer les aliments manquants. Cette approche a dominé jusqu’à la crise alimentaire de 2008, qui a montré ses limites. La Banque mondiale a alors réajusté sa position, en reconnaissant qu’il fallait quand même produire une part suffisante de ce que l’on mange. En parallèle, la Via Campesina, un mouvement altermondialiste international, qui portait depuis longtemps la notion de souveraineté alimentaire, a contribué à imposer l’idée qu’un pays ne doit pas dépendre totalement des marchés pour se nourrir. Aujourd’hui, on va donc vers un triptyque plus cohérent : autosuffisance, sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire.
Tous les pays ont-ils retrouvé leur souveraineté alimentaire ?
K. N. Non, très peu de pays sont réellement souverains sur le plan alimentaire. L’enjeu est surtout de disposer d’une base productive suffisante pour ne pas dépendre exclusivement de l’extérieur. Le Japon, par exemple, importe beaucoup, mais conserve la capacité théorique de subvenir à ses besoins si le commerce mondial se bloque. En Afrique, environ deux tiers de l’alimentation viennent de la production intérieure et un gros tiers des importations. Cela s’explique également par le poids démographique du continent et par le contraste entre des villes très tournées vers l’extérieur et des campagnes davantage autosuffisantes.
Diriez-vous que la sécurité alimentaire est d’abord un enjeu agricole ou un enjeu de pouvoir économique et politique ?
K. N. Les trois dimensions sont indissociables. Pour l’Afrique, il y a un enjeu agricole évident : mieux utiliser les 500 millions d’hectares de terres arables pour augmenter la production. Il y a aussi un enjeu économique majeur : créer des emplois pour une jeunesse nombreuse. Et il y a enfin un enjeu géopolitique : si l’Afrique parvient à nourrir davantage sa population, elle peut aussi renforcer sa puissance dans le concert des nations. À l’inverse, en Europe, la question s’est déplacée vers la gestion des surplus. Les excédents européens servent souvent à alimenter le marché africain, ce qui alimente les tensions sur les accords de partenariat économique et sur les exportations de produits comme le lait ou le poulet.
Peut-on donner un exemple historique de souveraineté alimentaire contrainte ?
K. N. Oui, celui de la Rhodésie du Sud, devenu plus tard le Zimbabwe. Sous embargo international, le pays a développé une forme d’autosuffisance alimentaire, ce qui lui a permis de résister longtemps aux sanctions. À l’indépendance, en 1980, le Zimbabwe était même considéré comme le grenier de l’Afrique pour le maïs. L’évolution ultérieure du pays montre bien que la question agricole est toujours liée à la gouvernance et au rapport de force politique.
L’agro-industrie est-elle compatible avec l’objectif de nourrir durablement les populations ?
K. N. Oui, mais à condition de distinguer plusieurs enjeux. D’abord, il faut protéger les filières locales. Si on met sur le même marché un producteur de riz américain et un producteur de riz sénégalais, le premier écrase le second – il produit 400 fois plus en heure ! –, parce qu’il bénéficie d’économies d’échelle et d’un coût marginal très faible. Sans protection, les producteurs locaux disparaissent, soit en cessant leur activité, soit en migrant. Le libre-échange ne fonctionne pas correctement si les facteurs de production ne sont pas réellement mobiles, ce qui n’est pas le cas du travail. D’où la nécessité, pour l’Afrique, de monter dans les chaînes de valeur, de transformer ses matières premières et de pratiquer un certain protectionnisme éducatif pendant sa phase de développement.
Et qu’en est-il de l’environnement ?
K. N. C’est le deuxième grand volet. L’Afrique est face à un dilemme : suivre la logique de rattrapage industriel en considérant que l’environnement est un luxe de pays riche, ou bien inventer un modèle plus soutenable. La voie la plus pertinente consiste, selon moi, à négocier un fonds écologique et social permettant de développer des filières agro-industrielles avec des technologies de dernière génération, tout en préservant les écosystèmes naturels. L’idée de « solidarité rationnelle », développée par le chercheur Bertrand Badie, est importante ici : aider l’Afrique, ce n’est pas seulement une question morale, c’est aussi une condition de survie commune.
Comment concilier production de masse, prix bas et alimentation saine ?
K. N. Le juge de paix, c’est le niveau de pauvreté. On est ici face à un dilemme bien connu des économies africaines, résumé souvent par ce qu’on appelle le « biais urbain » : ce sont les populations des villes qui votent le plus, en règle générale, et qui disposent aussi de la plus forte capacité de mobilisation. Depuis les indépendances, en 1960, de nombreux dirigeants africains ont donc privilégié l’importation massive de denrées alimentaires par bateau pour nourrir les villes et prévenir les contestations sociales. Et, a contrario, les campagnes ont été délaissées. Le problème est que les produits de meilleure qualité coûtent plus cher, alors même que les pays riches peuvent exporter à bas prix, parfois simplement parce qu’il leur revient moins cher d’écouler leurs excédents que de les stocker. Il faut donc articuler le court terme et le moyen terme : éviter la faim immédiate, tout en construisant des filières agricoles locales durables.
La crise de la précarité alimentaire en France montre-t-elle que l’alimentation est devenue un sujet de justice sociale autant qu’un sujet agricole ?
K. N. Oui, clairement. On a longtemps cru que la prospérité générale découlerait du modèle fordiste et de l’État social. Les Trente Glorieuses ont alimenté la croyance que cela allait suffire. Mais les « oubliés de la mondialisation », notamment les jeunes, sont revenus au premier plan. En France, la faible part de la population rurale – qui est tombée à 4% – oblige à inventer de nouveaux circuits entre production et consommation, avec des prix accessibles et une qualité élevée. Au fond, c’est un sujet d’aménagement du territoire : vous avez des étudiants massés dans les ceintures des grandes villes, et dans les campagnes, vous avez des déserts ! Le problème, on l’a vu aux États-Unis avec les populations noires, c’est que ces précaires sont confrontés à une offre alimentaire de mauvaise qualité, souvent dominée par la malbouffe. Dans un pays comme les États-Unis, le Coca-Cola coûte moins cher que l’eau ! Il faut donc renforcer l’État social et encourager les grandes entreprises à respecter les vraies marges raisonnables.
Comment assurer une juste rémunération des agriculteurs si l’on veut en même temps rendre les produits alimentaires plus accessibles aux ménages modestes ?
K. N. C’est la quadrature du cercle… Mais cela relève d’un choix social. Si l’on considère l’agriculture comme prioritaire, alors une part du surplus collectif doit aller vers le monde agricole et paysan, qui ne nourrit pas seulement la population : il entretient aussi les espaces ruraux et participe à la préservation des identités. Cette multifonctionnalité de l’agriculture n’est aujourd’hui ni suffisamment reconnue ni rémunérée. Les syndicats agricoles, pour la plupart, se sont surtout battus sur la question des prix, beaucoup moins sur les autres dimensions du métier. Historiquement, les organisations les plus puissantes, comme la FNSEA, n’ont d’ailleurs pas été perçues comme les plus engagées sur le terrain écologique. Il en résulte un décalage entre, d’un côté, la logique de production et de productivité, indispensable dans la compétition internationale, et, de l’autre, la protection des écosystèmes naturels, trop souvent assimilée à un délit à une posture déconnectée des réalités économiques. Même dans un centre de recherche comme le Cirad, où je travaille, ces deux visions antagonistes s’opposent. Pour moi,le débat devrait porter sur les fonctions écologiques, territoriales et sociales de l’agriculture.
Les maladies chroniques liées à la nutrition doivent-elles être traitées comme un enjeu central de santé publique dans les politiques alimentaires ?
K. N. Oui, parce qu’elles progressent fortement, notamment chez les jeunes et dans les populations urbaines sédentarisées. Dans les pays occidentaux, les plus pauvres sont souvent les premières victimes de la malbouffe, car elles ignorent l’existence des dispositifs publics qui pourraient les aider à faire face à ces situations. Dans les pays en développement, l’enjeu est encore plus large car l’alimentation reste un marqueur social. Les populations urbaines préfèrent souvent des produits importés, perçus comme plus prestigieux, à des aliments locaux. Il faut donc mener un vrai travail d’éducation alimentaire. Au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), le mois d’octobre a d’ailleurs été consacré au « consommer local », pour encourager cette évolution.
Faut-il réglementer plus strictement les aliments ultra-transformés, les additifs et les substances comme les PFAS pour protéger les consommateurs ?
K. N. Oui. Le Nutri-Score, malgré ses limites, va dans le bon sens parce qu’il donne au consommateur une information utile au moment de l’achat. Mais la question reste celle du rapport entre liberté et régulation. Les entreprises invoquent souvent la concurrence internationale pour refuser les normes. Pourtant, dans un monde mondialisé, on ne peut pas laisser les marchés totalement dérégulés. Les normes sanitaires et environnementales vont revenir au premier plan, notamment en Europe, parce qu’elles deviennent indispensables à la survie collective.
Peut-on parler de souveraineté alimentaire sans inclure la question des emballages plastiques, de la pollution et des émissions de gaz à effet de serre ?
K. N. À l’évidence,non. Ils font désormais partie intégrante du sujet. Dans les pays africains où on utilise massivement les sacs plastiques, on déplore un nombre conséquents de petits ruminants qui meurent étouffés par une ingurgitation de ces sachets. De plus, ces résidus de plastique se retrouvent dans les plats ; on dit « de la fourche à la fourchette ». Il faut ajouter à cela le problème des faux médicaments vétérinaires, qui contaminent toute la filière. On ne peut donc plus penser la souveraineté alimentaire sans une approche One Health, qui repose sur la santé des plantes, des animaux et des humains.
Quel est, selon vous, le levier le plus urgent pour rendre le système alimentaire plus juste ?
K. N. La meilleure répartition de la richesse. Tant qu’il y aura des centaines de millions de pauvres, la priorité restera de nourrir en quantité, au détriment de la qualité, de la santé et de l’environnement. La pauvreté est l’alliée objective des multinationales qui n’ont pas intérêt à faire d’efforts. En Afrique, cette question est particulièrement aiguë, car le continent cumule de fortes inégalités entre États et à l’intérieur des États. Pour avancer, il faut donc mieux redistribuer les richesses et replacer l’agriculture saine au cœur du projet collectif.



