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Réindustrialisation : le principal défi sera d'abord culturel


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À l’occasion des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence, Benoît Derigny, président de ManpowerGroup France, participera à la session 8 « Des primo entrants aux séniors, un marché au ralenti », le 2 juillet à 16h, ainsi qu’à l’Agora 5 « Favoriser l’épanouissement des jeunes au travail », le 4 juillet à 10h. Dans cette tribune, il revient sur le principal défi de la réindustrialisation française : au-delà des investissements et des compétences, redonner envie aux talents de construire leur avenir dans l’industrie.

Si la réindustrialisation de la France est aujourd’hui au cœur de tous les débats, c’est souvent sous l’angle des investissements, des filières stratégiques ou des compétences à développer. Mais sur le terrain, une autre réalité s’impose : notre principal obstacle n’est pas tant de former des talents que de leur donner envie de rester dans l’industrie.

Dans un monde où beaucoup de repères se brouillent, que ce soit sur le travail, la valeur ou le sens, l’industrie paie sans doute plus que d’autres secteurs ce déficit d’image et de projection.

Le constat est simple, et il est partagé par de nombreux industriels que nous accompagnons : les métiers techniques et manuels souffrent aujourd’hui d’un désamour profond.

Ce blocage s’explique en grande partie parce que, en dehors des ateliers, plus grand monde ne sait vraiment de quoi l’on parle. Faites le test : qui est capable de décrire précisément le quotidien d’un technicien de maintenance, d’un électromécanicien ou d’un soudeur ? À cette méconnaissance s’ajoute une défiance plus large vis-à-vis du monde industriel. Un rejet qui se lit dans les chiffres : selon l’IFOP, à peine 8 % des Français recommanderaient sans réserve de travailler dans l’industrie.

Le mur auquel nous faisons face est avant tout culturel. L’industrie souffre d’une identité sociale perçue comme un repoussoir. Elle reste associée à des représentations souvent datées : pénibilité, manque de reconnaissance, incertitude. Et c’est bien là le cœur du sujet. Ce que nous observons, ce n’est pas une fuite des compétences, même si elles existent, mais une mise à distance de ce qu’elles représentent socialement.

Cette dynamique se confirme sur le terrain par un phénomène que nous observons de près chez ManpowerGroup : « la grande évaporation », une formule dont la traduction arithmétique est chiffrée par la DARES : le nombre d’emplois industriels vacants a été multiplié par trois entre 2017 et 2022, pour atteindre environ 60 000.

Le paradoxe est frappant. Nous formons un nombre important de jeunes aux métiers techniques, près de 125 000 chaque année. Mais plus de la moitié d’entre eux n’iront jamais exercer le métier pour lequel ils ont été préparés. Ils bifurquent vers les services, la logistique, la petite distribution ou les plateformes de VTC. La compétence a bien été créée, mais l’envie s’est évaporée.

Ce paradoxe fragilise directement la compétitivité de nos entreprises, à un moment où les enjeux de souveraineté industrielle n’ont jamais été aussi stratégiques.

Mais au-delà des chiffres, ce qui me frappe, c’est le décalage grandissant entre la réalité des métiers industriels et l’image qu’ils continuent de renvoyer.

Le sujet n’est donc plus seulement de former davantage. Il est de réconcilier image, conditions d’exercice et perspectives.

Cela suppose plusieurs évolutions.

D’abord, mieux raconter l’industrie telle qu’elle est aujourd’hui : innovante, technologique, au cœur des transitions. Ensuite, continuer à transformer concrètement les environnements de travail, que ce soit sur les conditions, la sécurité ou les parcours, pour répondre aux attentes légitimes des nouvelles générations. Enfin, créer des trajectoires professionnelles visibles, évolutives et attractives, qui permettent de se projeter.

Les entreprises ont ici un rôle décisif à jouer. Parce que la bataille de la réindustrialisation ne se gagnera pas uniquement dans les plans d’investissement, mais dans la capacité à recréer de la désirabilité autour des métiers.

C’est un enjeu collectif, bien sûr. Mais c’est aussi, très concrètement, un enjeu d’attractivité économique et de performance.

Si nous n’y parvenons pas, nous prendrons le risque de voir nos ambitions industrielles se heurter à un mur invisible, mais bien réel : celui du regard que notre société porte encore sur ces métiers.

Réussir la réindustrialisation, c’est donc aussi réussir à redonner envie. À redonner du sens. Et, au fond, à redonner une place à ces métiers dans notre imaginaire collectif.