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Sept lignes de force pour demain

Ces 24e Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence se sont tenues dans un contexte inédit où la majorité de la population française a exprimé une colère profonde. Ce sentiment doit être entendu. Il est urgent d’y répondre et un certain déni collectif ne peut plus perdurer. C’est ce à quoi ces Rencontres se sont attelées en jouant humblement leur rôle : celui de traiter avec une rigueur absolue l’ensemble des sujets mis sur la table. C’est pourquoi sept thématiques trop longtemps délaissées intellectuellement et politiquement depuis 20 ans ont été placées au cœur des débats : redonner espoir et confiance aux jeunesses ; bâtir un projet intergénérationnel ; maîtriser la dette, une contrainte inéluctable ; placer l’innovation au cœur du projet européen ; redéfinir le rôle du travail : rémunération, reconnaissance, perspectives ; relier l’Europe et l’Afrique ; financer les transitions avec justice et justesse. Des pistes ont été explorées et discutées dans la seule optique de surmonter les fragmentations de la société française et de promouvoir des échanges apaisés. Pendant deux jours, 380 intervenants, des milliers de participants et près d’un million d’internautes sur l’agora publique se sont réunis. Plusieurs lignes de force ont émergé en faveur de la reconstruction, seul sujet qui doit à présent nous préoccuper. Comment rebâtir un monde partagé, apaisé et ouvert à tous pour les 25 prochaines années ?

 

1. Redonner espoir et confiance aux jeunesses

Les jeunes nous appellent et nous ne savons pas les écouter. La vaste discussion menée par le Cercle des économistes auprès de 90 000 jeunes présente un constat alarmant. 78% d’entre eux estiment que leur voix ne compte pas dans les décisions politiques ; 45% déclarent ne pas aller bien… Cette enquête pointe qu’il n’existe pas une mais des jeunesses. La jeunesse diplômée et celle qui ne l’est pas ; les jeunes urbains et les jeunes ruraux ; la jeunesse favorisée et celle des quartiers…. Les conditions diffèrent mais quelques traits communs les réunissent. Les jeunes doivent composer avec un sentiment d’injustice, un ascenseur social presque à l’arrêt, un monde qu’ils perçoivent comme de plus en plus polarisé et une sphère politique jugée déconnectée. Ceci est tout particulièrement vrai pour les 1,4 million de NEETs que compte la France, soit 12,8% des 15-29 ans. Si le plan gouvernemental “1 jeune 1 solution” a permis à 1,8 million de citoyens de moins de 26 ans d’être embauchés, ce programme s’est révélé trop généraliste et pas suffisamment ciblé. L’impact sur les territoires les plus reculés et sur les jeunes les plus marginalisés est encore insuffisant. En conséquence, il faut diriger tous les jeunes désocialisés vers des formations professionnalisantes pour une période limitée et rémunérée dans le cadre d’un plan de trois ans. La jeunesse se sent également mal ou peu représentée. En ce sens, il est souhaitable d’introduire dans l’ensemble des organes de l’entreprise une politique de représentation obligatoire des jeunes. Cela doit aussi passer par une évolution des ressources humaines, en reconnaissant les programmes de mentorat et de tutorat dans les évaluations de carrières. Ensemble, redonnons espoir à ces jeunesses désocialisées.

 

2. Bâtir un projet intergénérationnel

Communautarismes, populismes, processus de précarisation, défiance envers les institutions et les élites … le contrat social en France est en crise et les explications sont nombreuses. L’une d’entre elles, pourtant essentielle, est souvent passée sous silence : le lien entre générations. Force est de constater que plusieurs lignes de fracture séparent les cohortes post-babyboom de leurs aînés. Plus de 60 % du patrimoine est détenu par les plus de 60 ans. Ces derniers se mobilisent massivement par le biais du vote à l’occasion d’élections, encourageant des dynamiques de clientélisme politique. Les plus jeunes, quant à eux, préfèrent souvent se mobiliser de manière directe et locale, à l’écart du vote. Pour atténuer ces divisions, plusieurs options peuvent être avancées. D’abord, faire contribuer les retraités au financement de la dépendance. Ensuite, et parce que les générations les plus jeunes prennent du temps sur leur activité professionnelle pour venir au soutien des plus anciens, les aidants non-professionnels doivent être rétribués. Par ailleurs, le taux de la CSG des retraités doit être remonté au niveau des autres catégories socioprofessionnelles. Traiter de sujets intergénérationnels, c’est aussi lutter contre la pauvreté. Une sixième branche de la Sécurité Sociale ayant pour vocation d’éradiquer la pauvreté dans toutes les générations à horizon 10 ans reste à créer. Les entreprises héritent également d’un rôle majeur à jouer dans la recomposition du contrat unissant les générations. Lieux incontournables du lien social, ces dernières doivent promouvoir encore davantage l’intégration des jeunes par leurs aînés, que ce soit par le biais du mentorat ou de l’apprentissage. Plus que jamais, rebâtir la solidarité intergénérationnelle est une urgence.

 

3. Maîtriser la dette, une contrainte inéluctable

La dette ne peut plus être utilisée en France comme un moyen de résolution des conflits sociaux. La dette et le déficit français atteignaient respectivement 110,6 % et 5,5 % du PIB fin 2023. Le dernier budget français excédentaire remonte à 1974 et la France affiche le plus haut taux de dépenses publiques de l’UE et de l’OCDE (58 % du PIB en 2023). La difficulté ne réside pas dans le niveau de la dette mais dans son utilisation pour financer le fonctionnement de l’État plutôt que des investissements productifs. Or, malgré l’augmentation des dépenses, les services publics sont en souffrance, la mobilité sociale stagne et le financement des transitions reste insuffisant. Pour redresser cette situation, il faut revenir à un niveau de dette offrant des marges de manœuvre en cas de choc. Le cadre budgétaire européen, pour lequel la France s’est engagée, est la seule limite à l’endettement public. Il reste inefficace et ses sanctions ne sont jamais appliquées. Les prévisions retenues pour construire le budget sont souvent optimistes. Il est nécessaire d’imposer une hypothèse de croissance pour la construction des projets de loi de finances et des projets de loi de programmation des finances publiques qui soit la médiane des estimations de la Commission Européenne, de l’OCDE, du FMI et du consensus des économistes. De plus, la France dispose d’un potentiel pour améliorer l’efficacité de la dépense publique. Il faut passer dans la production et la gestion de tous les biens et services publics d’une logique de moyens à une logique d’objectifs. Un principe clair et simple devrait nous réunir, celui d’interdire toute dépense nouvelle sans recette nouvelle. Rappelons enfin que les stratégies de renversement de la table pourraient avoir des conséquences budgétaires immédiates, modifiant profondément les capacités de notre pays à emprunter sur les marchés internationaux.

 

4. Placer l’innovation au cœur du projet européen

L’Union européenne peine toujours à relever deux défis majeurs: celui des premiers stades de développement des entreprises d’une part, celui de la phase de croissance d’autre part. Les dépenses privées de R&D sont deux fois moins élevées dans l’UE qu’aux États-Unis et en Chine. Tandis que 90% de la R&D privée américaine est consacrée aux secteurs à très haute valeur ajoutée (hightech et biopharma), les industries plus traditionnelles, en particulier automobile, concentrent 50% de la R&D privée du continent. La comparaison est vertigineuse. Par le biais du projet Horizon, L’UE s’est pourtant récemment dotée d’un cadre ambitieux pour encourager l’innovation, cadre qui doit néanmoins encore être consolidé. En ce sens, il paraît nécessaire de créer une DARPA européenne. Par ailleurs, le cas d’Airbus a su montrer qu’une répartition des expertises entre quelques pays compétents pouvait mener à de grands succès technologiques et commerciaux. Les projets de coopération industrielle entre pays européens compétents doivent être favorisés en supprimant le seuil de 9 parties prenantes. Il est en outre nécessaire de viser la création massive de clusters européens à horizon 2030. Les ingérences étrangères, enfin, créent un environnement politique instable sur le continent, affaiblissant les institutions démocratiques et compromettant les droits civiques et les libertés individuelles. L’Europe doit se prémunir contre ces logiques prédatrices en investissant massivement dans sa cyber sécurité. L’innovation doit venir au secours du projet européen.

 

5. Redéfinir le rôle du travail : rémunération, reconnaissance, perspectives

Les entreprises doivent devenir les moteurs de l’intérêt général et venir au chevet d’un ascenseur social en panne. A la différence du monde politique, elles inspirent confiance parce qu’elles sont fondées sur des échanges, sur une rationalité forte et sur la recherche du bon équilibre entre court et long terme. Face au mal-être des salariés, les entreprises doivent tout mettre en œuvre pour réenchanter le rapport au travail. Michelin a récemment ouvert une porte en généralisant un “salaire décent” pour les 132 000 collaborateurs du groupe. Cette proposition reste en France, comme ailleurs, l’apanage des grands groupes. Se pose la question de savoir s’il serait souhaitable d’élargir plus largement ce dispositif aux entreprises de plus petite taille. A plus court terme, les difficultés de pouvoir d’achat pourraient être compensées par un doublement de la prime d’activité. Cette mesure coûterait 10 milliards d’euros annuels, sans effet négatif pour l’emploi. Par ailleurs, la caractéristique du marché du travail en France dans les vingt dernières années est celle d’une extrême difficulté, pour un non qualifié, à faire évoluer sa carrière. Ceci explique largement le souhait d’une partie des Français de prendre leur retraite le plus tôt possible. L’objectif est très ambitieux : permettre à chacun de se construire des perspectives dans son évolution professionnelle. Pour cela, un congé de réflexion doit être mis en place pour permettre à tous les salariés entre 45 et 50 ans de définir leur seconde partie de carrière. Alors que l’âge du départ à la retraite recule, il paraît en effet indispensable d’offrir aux employés les moyens de s’interroger sur la suite à donner à leur parcours professionnel. Une discussion sur le partage de la valeur doit également être réintroduite en France, pour répondre à la baisse structurelle depuis 60 ans de la part du travail dans la valeur ajoutée.

 

6. Relier l’Europe et l’Afrique

Les dynamiques démographiques européenne et africaine sont diamétralement opposées. Alors que la population européenne est amenée à passer de 500 à 450 millions d’ici 2050, l’Afrique connaîtra sur la même période une augmentation d’un milliard d’habitants. En l’état, le développement endogène du continent africain est la seule solution durable pour fixer les populations et réguler l’ampleur d’une crise migratoire annoncée. Rassemblant un sixième des forêts mondiales et 60% des terres arables disponibles, l’Afrique offre des opportunités d’investissements innombrables. Pour permettre au potentiel du continent de se déployer, il est indispensable de réduire la prime de risque exigée par les financeurs de projets en Afrique. L’analyse des risques économiques du continent doit être diversifiée, par exemple par le biais de nouvelles agences de notation panafricaines. Les emprunts souverains africains doivent être adossés à des systèmes de rehaussement de crédit afin d’éviter des logiques d’endettement insoutenable sur le moyen et long terme. Le développement économique de l’Afrique profiterait également à l’Europe, en ouvrant de nouveaux marchés et en renforçant les liens commerciaux. La stabilité bancaire du continent doit également être consolidée, en instaurant un mécanisme africain de stabilité financière.

 

7. Financer les transitions avec justesse et justice

Nos sociétés font face à trois transitions vitales, démographique, énergétique et numérique, dont la nature transversale et interconnectée doit être rappelée. Additionnées, ces trois transitions représentent à court terme un besoin annuel estimé en France entre 50 et 100 milliards d’euros. Dans le même temps, une hausse de 1% de la température globale se traduira par une baisse de 12% du PIB. Approchant les 35 000 milliards d’euros, l’épargne européenne est suffisante pour répondre à ces besoins inédits de financement. Il est nécessaire de développer, tant au niveau européen et national, des mécanismes de garantie totale ou partielle permettant d’orienter l’épargne, par nature averse au risque du fait du vieillissement de la population, vers des investissements massifs dédiés aux transitions (climatique, numérique et démographique). Une économie de la sobriété reste aussi à inventer, en faisant non pas moins mais mieux. Financer les transitions, c’est aussi traduire dans les faits les engagements pris par les pays du Nord en direction des pays des Suds. Un pas important – mais encore insuffisant – a été réalisé lors de la COP 28 de Dubaï avec l’accord concernant les pertes et préjudices. Alors que les pays des Suds ont vu leur niveau de dette publique doubler ces 10 dernières années, ils sont de plus en plus confrontés à des épisodes extrêmes qui menacent de les appauvrir davantage.

 

Les mondes n’ont jamais été aussi reliés et éloignés à la fois. A mesure que la connexion augmente, la compréhension de l’Autre diminue. Chacun perçoit autrui à travers le prisme de sa propre identité, sans chercher à comprendre celle de ses voisins. L’interdépendance elle-même est parfois conflictuelle, en témoigne la course à l’innovation qui s’engage entre grandes nations. Les partis populistes prennent un poids croissant et personnalisent la pratique du pouvoir, éliminant toute possibilité de compromis et empêchant ainsi la construction d’une société du lien. La tendance de certains politiques est de dire ce que le peuple veut entendre, se nourrissant de la colère et du désespoir de leurs concitoyens. Ils privilégient le court terme alors que la logique économique nous invite à penser le long terme. Le domaine du réel s’efface, nous entraînant dans un règne idéologique où la rationalité ne pèse plus. Or la science économique ne peut être réduite à une simple opinion ; c’est une discipline rigoureuse. Les intellectuels et académiques ne sont pas en dehors du problème, ils en font partie. Comme chaque citoyen, ils doivent prendre leurs responsabilités, simplifier la compréhension de concepts complexes et promouvoir une culture du débat fondée sur des données solides. La connaissance est un bien public, un pilier de la démocratie et de la confiance, la promesse d’une compréhension large et partagée.