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Par Hippolyte d’Albis, co-président du Cercle des économistes, directeur de recherche au CNRS et professeur associé à Paris School of Economics

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La crise engendrée par la pandémie de Covid-19 va très probablement élargir certaines fractures qui fragilisent la société française. Dans le débat public, celle des inégalités entre les générations semble s’imposer avec la force de l’évidence. Les divers confinements et la stratégie du « quoi qu’il en coûte » seraient favorables aux personnes âgées, pour lesquelles la létalité du virus est importante, et défavorable à la jeunesse, qui non seulement subit une détérioration simultanée de la qualité des enseignements dispensés et des opportunités offertes par le marché du travail, mais également héritera d’une dette publique considérablement augmentée. La décision assumée de privilégier « la santé sur l’économie », qualifiée d’humaniste par le Président de la République, serait ainsi susceptible d’accroitre les inégalités entre les générations, que certains dénoncent depuis des années et, pourquoi pas, de produire une génération sacrifiée. Un rapide calcul permet en outre de se rendre compte que les générations nombreuses nées après-guerre, lors du baby-boom, font clairement partie des personnes préservées par les politiques sanitaires ; ceci renforcera les convictions de ceux qui les accablent de tous les maux, qu’ils soient essayistes à succès ou simples adeptes du « Ok boomer », la désormais célèbre répartie qui interdit toute discussion.

Dans cet article, nous éclairons à l’aide de travaux statistiques récents l’évolution des inégalités entre les générations en France. Nous soutenons que l’hypothèse d’une jeunesse sacrifiée par les générations du baby-boom est peu crédible mais que la lecture générationnelle de la société est néanmoins utile pour comprendre ses évolutions fondamentales. En particulier, l’évolution des inégalités est plus préoccupante au sein des jeunes générations qu’entre ces dernières et leurs ainées. La crise sanitaire actuelle est malheureusement susceptible de renforcer cette tendance.

La notion de génération sacrifiée était traditionnellement réservée à des événements guerriers. Ainsi, dans « Ma Jeunesse », Jules Michelet, né en 1798, déplore le peu d’intérêt porté aux lycéens des cohortes qui précédaient la sienne. Il note qu’il n’y avait même pas pour eux de registre d’admission au Lycée Montaigne, qu’ils n’étaient même pas un numéro ! A quoi bon nous dit Michelet, cette « génération sacrifiée d’avance » allait de toute façon mourir à Iéna ou à Eylau (1). En décembre 2020, alors même que l’on transférait au Panthéon les cendres de Maurice Genevoix et le souvenir de « Ceux de 14 », il s’est quand même trouvé des voix pour dire que la jeunesse d’aujourd’hui était bien mal lotie. Le fait que cette incongruité ne choque pas s’explique de deux façons.

La première tient au fait que chaque génération s’estime lésée par rapport aux précédentes. Déjà en en 1836, Alfred de Musset trouvait qu’il était « venu trop tard dans un monde trop vieux ». Et, plus près de nous, il suffit de revoir « Les nuits fauves » de Cyril Collard, pour se rappeler le mal-être de la jeunesse de la fin des années 1980 confrontée à l’épidémie de VIH/SIDA. Mais en même temps, la faculté d’oubli est grande, et en vieillissant la nostalgie du « c’était mieux avant » finit par l’emporter.

Quelle que soit l’époque, nombreuses sont les personnes âgées qui rejoignent les plus jeunes dans l’idée que la vie est avec ces dernières plus dure qu’avant.

La seconde tient au changement de signification attribué à l’expression de génération sacrifiée. Dans l’acceptation contemporaine, il ne s’agit plus de pertes humaines mais de pertes de bien-être. L’argument économique a été mis en avant de multiples fois. Parmi ses promoteurs les plus célèbres, les économistes américains Laurence Kotlikoff et Scott Burns prédisent depuis des décennies l’arrivée d’une tempête générationnelle (2) et n’hésitent pas à accuser les baby-boomers de « maltraitance fiscale » à l’égard de leurs enfants. L’argumentaire repose sur le poids considéré comme trop important des transferts publics au bénéfice des plus âgés qui, via l’accroissement de la dette publique, se répercuteront sous la forme d’impôts qui, dans le futur, réduiront les revenus nets des générations suivantes.

D’autres réquisitoires s’appuient sur un narratif qui relève qu’il n’y avait pas de chômage lorsque les baby-boomers avaient 20 ans et qu’ils cherchaient un emploi, qu’il n’y avait plus d’inflation lorsqu’ils avaient 40 ans et qu’ils cherchaient à accroitre les rendements de leur épargne et que la préservation des pensions de retraites serait devenue prioritaire lorsqu’ils ont atteint 60 ans. Ces coïncidences reflèteraient au final la prise de pouvoir de cette génération, nécessairement aux dépens des suivantes, en supposant implicitement que la « courbe de Phillips » est maitrisée par les dirigeants (3). A partir de ces narratifs, le lien avec le changement climatique était rapide à faire. Le mode de vie des baby-boomers aurait contribué à la trop forte concentration des gaz à effet de serre, à la réduction de la biodiversité et à l’épuisement des ressources naturelles. Au total, les accusés laisseraient à leurs enfants non seulement des montagnes de dettes mais également un écosystème en piteux état.

Tous ces arguments sont indéniablement dotés d’une grande capacité de persuasion, et ces idées sont aujourd’hui largement partagées. Elles flattent en effet l’intuition intime que l’économie s’apparente à un jeu de société, et que s’il y a des gagnants, il y a nécessairement des perdants. L’amélioration du bien-être d’une génération ne pourrait donc se faire qu’aux dépens des autres générations. Mais dans les faits, ce n’est pas ce qui s’est passé.

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Références

(1) J. Michelet (1884). Ma jeunesse. C. Lévy (Paris)

(2) S. Burns et L. J. Kotlikoff (2004). The Coming Generational Storm. The MIT Press (Cambridge, MA)

(3) La Courbe de Philips est une relation statistique inverse entre le chômage et inflation, qui a été très souvent interprétée à tort comme le fruit d’un arbitrage de politique économique