Un événement du Cercle des économistes
Espace presse

Par Laurent Bayle, directeur général de la Cité de la Musique et président de la Philharmonie de Paris

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Comme tout événement historique majeur, la crise déclenchée par la pandémie du coronavirus aura défini un avant et un après. Elle aura constitué une coupure qui se redoublera, espérons-le, d’une prise de conscience durable des questions auxquelles nous faisons face. Les temps qui s’annoncent sont plus que jamais incertains, mais c’est une incertitude qu’il conviendra de rendre vertueuse pour repenser ce qui doit l’être. Nombreux sont ceux qui, comme le philosophe Bruno Latour (Le Monde, 26 mars 2020), ont proposé de voir dans l’épreuve que nous traversons « une répétition générale pour la crise suivante », celle que prépare le réchauffement climatique.

Les confinements successifs ont bien entendu bouleversé notre modèle artistique. Partout, les annulations d’expositions, de spectacles ou d’ateliers se sont enchaînées inexorablement. Quelles que soient les critiques formulées, avec le recul, un constat s’impose : la France est l’un des pays qui a soutenu avec le plus de moyens et de constance le secteur culturel, lui évitant le désastre à l’œuvre tout près de nos frontières, qu’il s’agisse de l’Italie ou la Grande-Bretagne. D’une certaine manière, ce qui empêche d’apprécier l’ampleur de l’aide publique, c’est qu’elle intervient dans un contexte où, depuis de nombreuses années, la culture traverse une crise profonde. Nous avons le sentiment excessif d’avoir mangé notre pain blanc. Pendant longtemps, si tous les acteurs ne partageaient pas les mêmes les références artistiques, néanmoins, une forme de hiérarchie, d’ordre du monde, basés avant tout sur les valeurs du patrimoine et de la création occidentaux, se dégageait pour ainsi dire « naturellement ». Ce n’est plus le cas.

Il est banal de le dire, mais le monde s’est transformé avec l’accélération de l’histoire, la prétendue chute des idéologies et la révolution numérique. La tentation est désormais forte de renverser, formellement du moins, les logiques en place, en mettant à distance une culture « légitime » présentée comme la culture « d’en haut » qui empêche celle « d’en bas » de rayonner et en dénonçant une coupure entre de supposées élites et un peuple revendiqué sur tous les tons. La pandémie n’a fait qu’accentuer le trait.

Pourtant, le monde d’avant et le nôtre sont-ils aussi distincts qu’il y paraît ? Ne sont-ce pas en grande partie les mêmes rapports de force qui sont à l’œuvre, qu’ils concernent le partage de la richesse, les mouvements migratoires, la persistance de discriminations en tous genres, les enjeux de pouvoir, même si l’aggravation du contexte environnemental et la dissémination des luttes au niveau planétaire corrélées aux mutations technologiques créent un changement total de perspective. C’est bien sûr à cet endroit que le politique semble dépassé et que la culture n’est plus considérée comme un vecteur d’épanouissement de l’humanité. Il convient non pas de renier nos valeurs mais de repenser cette articulation, c’est-à-dire de réaffirmer le rôle moteur du patrimoine et de la création, mais en tirant la leçon de l’échec de la démocratisation culturelle et du besoin de mieux prendre en compte les enjeux liés à la parité et la diversité, au partage des responsabilités ou au développement durable.

Ces impératifs qui fondent l’unité d’une société, donc son avenir, nous obligent à reposer trois impensés des politiques publiques : comment défendre une ligne d’intérêt général, tout en harmonisant la relation entre les secteurs public et privé dans un contexte où le champ de la culture s’élargit sans cesse, le divertissement prime et les enjeux collectifs cèdent le pas aux pulsions individuelles ? Comment donner corps à l’ambition souvent invoquée mais jamais mise en œuvre de faire de la recherche et de la culture des leviers d’épanouissement de la jeunesse et par là même un axe fort d’un nouvel élan ? Comment transformer la coquille vide qu’est l’Europe en matière culturelle en un terrain d’expérimentation de modèles de transmission plaçant les savoirs et la création au cœur des transformations numériques ?

Avec cette atrophie momentanée de la vie culturelle, nous avons en effet pris conscience d’une mutation importante que nous n’avions pas assez anticipée : celle du monde virtuel. Déshumanisera-t-il le spectacle vivant et détruira-t-il à terme la magie du partage liée aux théâtres et salles de concert ? Creusera-t-il les inégalités entre les artistes reconnus et les émergents ? Restreindra-t-il l’offre en tournant le dos à des pans entiers du répertoire ? Aggravera-t-il la fragilité économique de nombre d’opérateurs en accentuant leur dépendance à l’égard des grands groupes en train de prendre le contrôle des contenus ? Autant de dangers aux effets déjà perceptibles qui pourraient rapidement se muer en une réalité effrayante.

Une autre vision peut cependant prévaloir. Celle de la recherche d’un langage audiovisuel propre, qui dépasse la simple captation de nos concerts ou opéras ; celle du développement d’applications à caractère éducatif qui ouvrent le patrimoine et la création artistiques à de nouveaux publics ; celle de collections numériques intégrant une ligne éditoriale basée sur les témoignages directs des artistes et des chercheurs et fédérant des partenaires européens respectueux d’une éthique en matière de transmission et de droits des artistes.